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This Day in History

Quotation of the Day

jeudi 25 février 2010

Les requins flairent un grand carnage en Europe


Carl Menger (1840-1921) le père de l'école autrichienne



« Les fautes d’un voleur sont les qualités d’un banquier »
George Bernard Shaw


Alors que les dirigeants européens tardent à apporter une réponse à la crise financière provoquée par la Grèce, les requins flairent le sang qui va couler. En septembre 2009, la société Markit Group, à la City de Londres, a mis au point un index de credit default swaps sur la dette souveraine de quinze pays européens.

Le marché est en ordre de bataille

La chute de la banque d’investissement Lehman Brothers entraîna celle de l’assureur American International Group (A.I.G) Le gouvernement américain renfloua l’assureur, à trois reprises, à l’automne 2008, car il était au cœur du marché gré à gré (over-the-counter dans le jargon de Wall Street) des credit default swaps (CDS) qui étaient, eux-mêmes, adossés aux collaterized debt obligations (CDO)

Lehman Brothers commit l’erreur fatale d’avoir trop avalé de CDO alors que le marché de l’immobilier battait de l’aile. Financial Products, le véhicule d’investissement d’AIG dirigé par Joseph Cassano, s’était, de son côté, gavé de CDS. Sur les 441 milliards de dollars de son portefeuille de CDS et qui avaient tous, faut-il le rappeler, le triple AAA des agences de notation, 58 milliards étaient adossés à des prêts hypothécaires «subprime » ou « alt-A » qui sont de bien moindre qualité que les « prime. » Joseph Cassano était adoré de Wall Street. Avec Angelo Mozilo (1), un autre italo-américain, il devint un bouc-émissaire quand la bulle immobilière éclata.

Comme je l’ai exprimé, sans ambages, le marché est loin d’être parfait mais il a le mérite de corriger rapidement ses erreurs alors qu’un État-providence en est tout simplement incapable. (2) Il a vite retenu la leçon du naufrage de l’assureur A.I.G qui n’avait pas de collatéraux suffisants pour ses positions spéculatives sur les produits dérivés.

La création d’un marché d’assurance des dettes souveraines arrive à point nommé

Il ne s’agit pas d’un marché gré à gré mais d’un marché structuré avec une maison de compensation (clearing) pour réconcilier les ordres en fin de séance. Ce marché répond au souci grandissant des investisseurs internationaux de se protéger de la faillite à venir d’un certain nombre d’États. Il existe un index pour chaque zone à risque : Europe orientale, Moyen Orient, Afrique, etc... Mais un index surpasse les autres en volume de transactions depuis le début de l’année 2010. Il s’agit du iTraxx Sov X Western Europe Index. (3) Le volume est passé de 52.9 milliards de dollars en janvier à 109.3 milliards de dollars en février.

Le poète Thomas Stearns Eliot disait que février est le mois le plus cruel de l’année.

Ce mois le plus court de l’année, n’est, hélas, pas encore achevé. Les requins flairent, à l’évidence, un grand carnage. Deux événements ont attisé leur frénésie : la grande manifestation organisée en Grèce contre le plan de rigueur du gouvernement et l’annonce, ce jour, que l’agence de notation Standard & Poor’s envisage de baisser la note de ce pays en raison justement de l’incapacité de ce pays à se réformer.

Cette frénésie des grands squales est à rapprocher d’un autre épisode sanglant qui se déroula en Méditerranée et en Mer du Nord. En 1992, ils vendirent à découvert les monnaies faibles arrimées au deutschemark. En quelques séances, ils encaissèrent des milliards de francs, de lires ou de livres. Le système monétaire européen avait vécu! Humiliés par cette leçon du marché qu’ils n’ont jamais retenue, les dirigeants européens, sous la houlette de François Mitterrand, eurent l’idée de créer une monnaie unique pour se protéger. Dix-huit ans plus tard, une autre tragédie va se jouer avec l’implosion de la zone euro.

L’index d’assurance des dettes souveraines répond à un souci de transparence du marché

Les socialistes ont beaucoup reproché aux agences de notation de ne pas faire correctement leur travail. La faillite de Dubaï en est le dernier avatar. C’est le seul point où ils ont raison. Mais ils n’en ont tiré, malheureusement, aucune leçon. La seule proposition entendue sur les ondes est celle d’Olivier Pastré, sur France Culture, qui a proposé de nationaliser les agences de notation... (4)

Je profite de cette occasion pour réitérer ma proposition de taxer toutes les transactions financières à une hauteur infinitésimale de 0.01% pour avoir des agences de notation véritablement indépendantes. C’est le seul moyen de rompre le conflit d’intérêt entre un client et une agence. Dans le système actuel, c’est le client (emprunteur) qui rétribue l’agence !

L’index iTraxx Sov X Western Europe va éclairer les investisseurs sur les risques qu’ils encourent en achetant de la dette étatique. Comme l’indice de volatilité VIX, qui traduit la fébrilité du marché, un fort volume sur les transactions d’assurance est un mauvais signal pour les prêteurs à la Grèce (acheteurs de contrats d’assurance) et un bon pour les spéculateurs (vendeurs de contrats d’assurance). Dans un marché, il faut bien une contre-partie. Discuter sempiternellement du rôle néfaste des spéculateurs est aussi stérile que de parler du sexe des anges.

La vérité que l’on ne veut pas avouer aux Européens

La marquise de Bercy a déclaré, la semaine dernière, qu’un trop petit nombre de joueurs (sans citer de nom) dominent ce nouveau marché de la dette souveraine et qu’il faudra mettre en œuvre une régulation plus contraignante. Il est bien connu que la France abhorre le marché sous toutes ses formes. C’est tellement mieux une bureaucratie tatillonne que le monde entier nous envie. Bizarrement, l’ENA n’arrive plus à recruter de stagiaires étrangers. Même les Africains de nos anciennes colonies rechignent à perdre une année sur les bancs de cette école qui est le fleuron de notre système éducatif.

Cette déclaration de la marquise cache une terrible inquiétude de Bercy. Parmi les banques les plus exposées à la montagne de dettes pourries de la Grèce qui est de l’ordre de 300 milliards de dollars, on trouve en tête les Françaises avec un montant de 75.4 milliards de dollars, suivies des Suissesses avec 64 milliards et des Allemandes avec 43.2 milliards. C’est l’estimation fournie par la Banque des Règlements Internationaux de Bale aux deux journalistes du New York Times qui mènent leur enquête. (5)

A la lumière de cette vérité dérangeante, qui est passée sous silence en Europe, on comprend pourquoi Paris et Berlin sont inquiets de la situation financière de la Grèce et qu’ils n’ont peut- être pas d’autre choix que de lui venir en aide, non pas par altruisme comme on le raconte sur les ondes, mais pour sauver leur peau. Si une grande banque d’un pays européen faisait faillite, ce pays irait inévitablement au tapis. Cela fait référence à la faillite retentissante de la banque autrichienne Kreditanstalt Bank, le 11 mai 1931, qui provoqua la Grande Dépression sur le vieux continent. (6) Il faut savoir que l’endettement des mastodontes comme la Deutsche Bank, la Société Générale ou BNP Paris-Bas dépasse celui des pays concernés. C’est pourquoi je réclame toujours le dépeçage de ces mammouths afin d’écarter l’épée de Damoclès qui est sur nos têtes. (7)

Un cercle vicieux

L’index iTraxx Sov X Western Europe alimenterait la spéculation. « C’est comme si vous achetez une police d’assurance d’incendie de la maison de votre voisin, vous créez, de la sorte, une incitation à mettre le feu à sa maison », a dit Philip Gisdakis, d’UniCredit de Munich aux deux enquêteurs du New York Times.

Cette machine infernale pourrait se traduire ainsi : "plus le marché des CDS se développe, plus la prime de risque augmente sur les bons du Trésor grec." Sur une ligne d’emprunt de 10 millions de dollars, la prime est ainsi passée de 282 000 $ en janvier à 400 000 $ en février. «L’index n’a pas créé cette situation mais il l’a exacerbée » a déclaré Sylvain Raynes, un expert à R & R Consulting à New York.

Cette spéculation est corroborée par Depository Trust and Clearing Corporation, qui trace les flux de CDS. Cette maison de compensation a isolé les transactions qui n’intéressent que la Grèce. Le volume de contrats pour ce pays est passé de 38 milliards de dollars en janvier à 85 milliards en février ! C’est une véritable curée.

Le marché se tromperait-il en prédisant que la Grèce ne sera finalement pas secourue par l’Allemagne ?

C’est un autre indicateur que les rumeurs colportées par les vieux Kremlinologues… La tension est montée d’un cran, cette semaine, entre Berlin et Athènes. Après trois mois de mépris, la belle Hélène s’affole. Sentant que la fourmi allemande va bientôt la lâcher, elle l’accuse d’ingratitude. Elle n’aurait toujours pas remboursé l’or qu’elle lui a volé en 1941. Berlin a répondu que cette dette avait été réglée en 1960.

La loi d’airain du marché révulsera encore les socialistes

Les banques européennes, qui sont fortement impliquées en Grèce, n’ont d’autre choix que de couvrir leurs positions en achetant des CDS. Le diable Goldman Sachs a aidé la Grèce à tricher sur ses comptes publics. Il a encaissé 300 millions de dollars de commission. (8) En compagnie d’autres requins de Wall Street, il a flairé la bonne affaire. Il a acheté, en douce, des masses de CDS, non pas pour se couvrir (hedging), mais pour spéculer. Il les revend, à présent, aux banques européennes en empochant une plus-value substantielle alors que les prix s’envolent. Quand la Grèce aura fait faillite, les banques européennes encaisseront la prime d’assurance de ces contrats. Cela couvrira une partie de leurs pertes. C’est pour cette raison que ces contrats ont été inventés. Comme l’indique le titre de l’article du New York Times, les banques d’investissement de Wall Street, qui ont aidé la Grèce à maquiller ses comptes, misent à présent sur sa perte. Elles gagneront sur les deux tableaux. Le marché est un juge impitoyable qui sanctionne les fautes des uns et récompense les mérites des autres.

L’aléa moral, juge suprême du marché

Les dirigeants européens ont crû écarter définitivement l’aléa moral avec la création de l’euro. Ils se sont trompés. L’aléa moral qui pesait à l’époque sur n’importe quel État européen, a été transféré un cran plus haut. Les cigales méditerranéennes ont vécu dix années formidables. Elles ont mangé leur pain blanc. L’éclatement prochain de l’euro signifie, pour elles, le retour au pain noir.

Que faire sinon accepter sa condition ?

« Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs » disait l’ineffable Jean de la Fontaine. Quand la grenouille grecque dévaluera la drachme de 50% par rapport à l’Euro, elle pourra convaincre le bœuf allemand de retourner passer ses vacances chez elle. La même remarque vaut pour l’Espagne qui est dans le collimateur du Wall Street Journal. (9)

Les malheurs s’accumulent sur les États-Providence

Sous la plume de Georges Sidéris, dans l’édition du 1er février 2010, Le Monde voyait la Grèce comme un banc d’essai d’une attaque en règle de l’État-providence. (9) Une fois de plus, les socialistes confondent les causes (endettement insoutenable de certains États) et les conséquences (démantèlement de l’État providence pour rembourser la dette) S’ils avaient lu l’œuvre de Carl Menger (1840-1921), le fondateur de l’école autrichienne, au lieu de celle de Karl Marx (1818-1883), ils ne commettraient pas cette énorme erreur de raisonnement.


(1) Archive du 17 août 2009 « les cendres d’Angelo »

(2) Archive du 26 décembre 2009 « le marché peur corriger ses erreurs mais pas l’Etat providence !»

(3) http://www.markit.com

(4) Archive du 19 décembre 2009 « le mythe du temps différent »

(5) Édition du 25 février 2010 du New York Times : «Bank bet Greece defaults on debt they helped hide » par Nelson Schwartz et Eric Dash

(6) Archive du 19 avril 2009 “le spectre de la Kreditanstalt Bank »

(7) Archive du 31 octobre 2009 « Main Street versus Wall Street »

(8) Archive du 22 février 2010 « La Grèce sur la même pente que l’Argentine en 1999 »

(9) Wall Street Journal du 24 février 2010 « The Euro’s next battleground : Spain »

(10) Le Monde du 1er février 2010 “la Grèce est le banc d’essai d’une attaque générale des systèmes sociaux européens » par Georges Sidéris

lundi 22 février 2010

La Grèce sur la même pente que l’Argentine en 1999


En 1991, Domingo Cavallo, le ministre argentin des finances, était content de montrer qu'un peso valait un dollar




«L’expérience est un bon maître mais l’addition qu’elle vous présente est toujours salée » avertit, en 1902, l’Américaine Minna Thomas Antrim dans un manuel destiné à l’éducation des jeunes filles de son temps qui s’intitulait Don’t for girls : a manual of mistakes. Dans ce manuel, l’auteur énumérait des fautes à ne pas commettre en société. Si la belle Hélène avait suivi les conseils de Minna, elle ne serait pas condamnée, aujourd’hui, par la société européenne.

Une monnaie forte non contrôlée

La Grèce avait une monnaie faible comme l’Argentine. Du jour au lendemain, ces deux nations se sont dotées d’une monnaie trop forte pour leur économie. Pour l’Argentine, il s’agissait de tuer l’hydre de l’hyperinflation, pour la Grèce d’entrer dans le sésame européen. En 1991, Domingo Cavallo, le ministre argentin des finances, arrima le peso au dollar américain. En 2001, le gouvernement grec abandonna la drachme pour l’Euro. Le dogmatisme de la banque centrale d’Argentine se traduisit par un déficit abyssal de la balance des paiements. Ce dogme dura neuf ans… Neuf ans plus tard (une constante),la Grèce se trouve en défaut de paiement.

Une culture de l’indiscipline fiscale

Dès son indépendance, l’Argentine s’est distinguée par la faiblesse de son administration fiscale. La situation de la Grèce est identique. Alors que ce pays est au bord du gouffre, ses inspecteurs des impôts ont décidé de faire grève.

Les effets pervers d’une monnaie forte pour une économie qui ne l’est pas

Comme l’Argentine, la Grèce a bénéficié d’une période de grâce. Cela s’est traduit par un afflux de capitaux étrangers. Les gouvernements ont alors dépensé beaucoup d’argent pour des programmes sociaux et aussi par clientélisme électoral. La hausse généralisée des prix a progressivement asphyxié ces deux économies. Quand les clignotants virèrent, l’un après l’autre, au rouge, la confiance s’étiola. Les flux de capitaux s’inversèrent et les problèmes budgétaires s’aggravèrent brutalement.

Le dilemme intenable : déflation ou abandon de la monnaie forte

Avec le maintien d’une monnaie forte, la seule solution pour regagner la compétitivité perdue est une politique monétaire déflationniste. C’est la potion amère infligée aux citoyens américains par Paul Volcker, le président de la Fed de 1979 à 1987. Le taux d’intérêt fut porté à 21.5% en juin 1981. La banque centrale de l’Argentine était trop faible pour lutter contre la spéculation du marché contre sa monnaie surévaluée.Comme la Grèce a abandonné sa politique monétaire à la B.C.E, elle ne peut pas restaurer sa compétitivité.

Le sauvetage par les Européens ne fera qu’aggraver la crise grecque.

Entre 1999 et 2001, l’Argentine entra dans une série d’accords avec le F.M.I et la Banque Mondiale. Mais chaque accord fut rompu en raison de l’incapacité de l’Argentine à honorer ses engagements. Le Trésor américain intervint, à son tour, en lui fournissant une aide bilatérale massive en échange d’une réduction drastique du déficit budgétaire. Même résultat : contraction de l’économie argentine, évasion massive des capitaux et grève généralisée dans le secteur public.

Comme les Argentins, les Grecs ne sont pas prêts à l’inévitable cure d’austérité qui les attend. C’est la faute des gouvernements démagogues (péronistes ou socialistes) qui ont entretenu l’opinion publique dans un intenable mensonge. Personne ne peut vivre éternellement au-dessus de ses moyens. Le budget grec doit être réduit de 30% et celui de la France de 22%. Cette dernière arrive à placer ses emprunts auprès des investisseurs étrangers. Pour combien de temps ?

La crise argentine se termina très mal.

Le gouvernement fit défaut sur sa dette s’élevant à 132 milliards de dollars. Quelques manifestants furent tués lors d’échauffourées avec la police. Le palais de la présidence fut cerné et le président De la Rua put s’échapper de la Casa Rosada, par hélicoptère, le 21 décembre 2001. S’ensuivit une vacance du pouvoir. Finalement, l’Assemblée législative désigna le péroniste Eduardo Duhalde pour remplacer le fugitif. Très rapidement, Duhalde dut se résoudre à abandonner la parité du peso avec le dollar. En quelques jours, il perdit 40% de sa valeur. C’est ce qui arrivera à la Grèce, au plus tard en 2012, lorsqu’elle retournera à la drachme.

Le retour d’un gouvernement péroniste aggrava la crise. Il mit fin à la convertibilité du peso. Plus grave, le ministre de l’Économie s’attaqua aux dépôts des particuliers. Tous les dollars furent convertis de force en pesos. Les péronistes reprenaient ainsi les méthodes éprouvés des révolutionnaires français. Même si le peso était inconvertible, il se dévalua de 400%, sur le marché noir, au cours de l’année 2002. L’inflation fit rage à nouveau. Elle grimpa à 80%. Des milliers de citadins subsistèrent en faisant les poubelles. Certains moururent de faim. En 2003, environ 40 000 Argentins ne durent leur salut qu’en recyclant des déchets et des cartons. Le chômage atteignit 25% de la population. L’économie argentine enregistra quatre années de contraction. Son PNB recula de 3% en 1999, de 1% en 2000, de 4% en 2001 et de 11% en 2002 !

Duhalde demanda la tenue d’élections présidentielles en 2003. Le 25 mai 2003, Nestor Kichner fut élu président. Il garda Roberto Lavagna à son poste de ministre de l’économie. La Chine importa beaucoup de soja cette année là et l’Argentine enregistra un énorme surplus de sa balance commerciale. Cela obligea la banque centrale à intervenir pour éviter une appréciation trop rapide du peso par rapport au dollar. Sa parité revint à 1 pour 3 alors qu’elle était tombée à 1 pour 4 l’année précédente. Le PNB rebondit de 8% en 2003 et de 9% en 2004. L’Argentine renaissait de ses cendres encore chaudes.

Le sort de l’Euro est lié à la Grèce

La Grèce a un endettement trois fois plus élevé que l’Argentine. Le plan de sauvetage, qui se trame à Luxembourg, ne sera qu’un tonneau des Danaïdes. Les agences de notation vont inévitablement tracer la provenance de ce renflouement. La signature des prêteurs en pâtira.

Il faut s'attendre à de fortes turbulences en Mer Egée. En refusant l’aléa moral par l’éviction de la Grèce qui a bafoué toutes les règles de comptabilité publique, la zone euro se condamne. Lors de mon conseil du 19 décembre 2009 (1) de vendre à découvert l’euro, la monnaie unique s’échangeait contre 1.45 $. Elle ne vaut plus que 1.35 $ aujourd’hui. Cela représente une perte de 7% de la devise européenne mais un gain plus élevé pour les spéculateurs gagnants avec l’effet de levier.

(1) Archive du 19 décembre 2009 « le mythe du temps différent »

vendredi 19 février 2010

Les Américains se vengent de notre pingrerie !


Gary Cohn, à droite, était le chef de la discrète délégation de Goldman Sachs qui arriva en Grèce au début du mois de novembre, trois mois avant que ce pays ne devienne l'épicentre de la bulle obligataire.



« On ne peut pas pleurer pour le monde entier. C’est au-delà notre force humaine. On doit choisir. » Jean Anouilh



Faut-il sauver la Grèce par altruisme ou faut-il le faire pour sauver l’Euroland ?

Les vingt-sept États n’ont pas donné de réponse précise à cette double question lancinante lors de leur réunion extraordinaire du 11 février 2010 à Bruxelles. Si l’Union Européenne était au grand complet en raison de la gravité de la situation, il faut bien dire, au risque de froisser beaucoup de susceptibilités, que pas moins de vingt-six d’entre eux faisaient de la figuration. Tous les regards étaient tournés vers la délégation allemande. Qu’allait-elle faire ? Traînée par ses partenaires à cette réunion, elle s’est gardée de prendre le moindre engagement. «Nous compatissons, nous sommes désolés de ce qui vous arrive, mais il vous appartient de remettre en ordre votre maison.» Réponse des Grecs drapés dans leur dignité : «Tout est OK, nous n’avons pas besoin d’aide ou de conseil.»

Dans un article du 19 décembre 2009 «le mythe du temps différent», j’avais mis en garde la fourmi allemande à propos d’un sauvetage de la Grèce. De l’étude menée par Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, portant sur huit siècles de banqueroute à travers le monde, la Grèce emportait la palme en matière de longueur de défaut de paiement, avec une durée moyenne de 50.6 années. Depuis cet avertissement, sans frais, une bombe vient d’éclater.

L’article du New York Times fait très mal à la Grèce et, par ricochet, à l’Euroland

Dans son édition du 14 février 2010, l’influent journal de la côte Est des États-Unis a lancé un pavé dans la mare nostrum. Sous le titre Wall Street helped Greece to mask debt fueling Europe’s crisis (Wall Street a aidé la Grèce à masquer sa dette, alimentant ainsi la crise de l’Europe), trois journalistes ont porté le coup de grâce à la Grèce. S’il n’y avait eu qu’un seul à le rédiger, cela aurait eu un moindre impact. Mais en mettant au charbon trois de ses collaborateurs, le New York Times s’est engagé à fond dans l’affaire grecque, au péril d’un éclatement de l’euroland.

Sans verser dans une paranoïa du complot, je suspecte que la Maison Blanche n’est pas étrangère à cette attaque frontale. Les Américains ne font que nous rendre la monnaie (excusez-moi pour cette métaphore hardie) de notre pingrerie quand ils réclamaient, à cor et à cri, que nous participions à l’effort commun de relance. Ils en ont marre de jouer la locomotive du monde. Entre temps, c’est la Chine qui s’est attribué ce rôle moteur.

Dans ce papier, on apprend que la banque d’investissement Goldman Sachs (le diable de Wall Street) a aidé le gouvernement grec à truquer ses comptes pour entrer dans le sésame de l’Euroland. En 2001, la banque a offert un montage financier complexe pour masquer des emprunts par un swap de devises. Avec ce stratagème, la Grèce a pu se qualifier pour ce club huppé.

Pourtant, la Grèce n’était pas le seul État européen à truquer ses comptes et Goldman Sachs n’était pas la seule banque à apporter son concours. L’Italie est citée ainsi que la banque JP Morgan Chase et, bien entendu, l’assureur A.I.G qui était le centre des transactions de produits dérivés.

Le swap de devises ne suffit pas à satisfaire l'appétit des cigales grecques. Goldman Sachs lui proposa un autre stratagème. Elle s’engageait à lui verser un capital d’avance sur ses futurs gains de la loterie nationale et aussi sur ses taxes aéroportuaires. A ces opérations tordues, les politiques grecs leur attribuèrent des noms issus de la mythologie. Ainsi on apprend que la transaction sur les futures recettes du nouveau aéroport d’Athènes fut baptisée Eole, et que celle relative à la loterie nationale porta le nom d’Ariane. C’était un mariage réussi entre l’austère mathématique financière et la mythologie grecque. Chacun y trouvait son compte: les Grecs pour leur amour de l’histoire, les Américains pour leur amour de l’argent. Goldman Sachs s’était fait payer 300 millions de dollars pour ces deux opérations.

La porte-parole du ministère grec des Finances a déclaré que tous les financements de la dette de son pays «sont conduits dans un effort de transparence.» Goldman Sachs et JP Morgan ont préféré se taire. Au moins, les Américains ne se sont pas ridiculisés.

Le trucage des comptes publics est inhérent à l’existence de l’euroland

Les politiciens veulent repousser la dette, et si un banquier peut leur montrer comment ils peuvent y parvenir, ils n’hésiteront pas à le faire» dit Gikas Hardouvelis, un économiste grec qui a participé à la rédaction d’un rapport sur les pratiques comptables de son pays.

Les socialistes vont certainement clamer que c’est encore la faute du libéralisme. C’est une contre-vérité. Comme dans l’affaire des subprimes, il ne faut pas mélanger les responsabilités. Les banquiers américains ont simplement aidé la Grèce et d’autres cigales méditerranéennes à emprunter davantage qu’elles ne peuvent rembourser. La responsabilité est celle des politiques. «Si un gouvernement veut tricher, il le fera!», dit Gary Schinasi, un vétéran du Fonds Monétaire International. Les banquiers n’ont fait que développer une lucrative activité avec des politiciens, sans scrupule à l’égard des générations futures.

Avec l’aide de JP Morgan, l’Italie fut en mesure de ramener son déficit budgétaire dans les clous de 3% en 1996. La banque lui proposa un swap de devises à un taux intéressant et lui fournit aussi un cash d’avance. En retour, l’Italie s’engageait à rembourser, plus tard, ces engagements qui n’apparaîtraient pas dans la comptabilité publique.

«Les produits dérivés sont des instruments utiles» dit Gustavo Piga, un professeur d’économie. «Ils sont mauvais s’ils servent à masquer la vérité.»
Jusqu’en 2000, les ministres européens des finances débattaient âprement s’il fallait rendre public les produits dérivés utilisés pour masquer les dettes. La réponse était non. La transparence ne fut abordée qu’en 2002. Jusqu’en 2008, Eurostat, l’agence européenne de statistiques, déclarait, dans son jargon technocratique : «Dans un nombre d’instances, les opérations de produits dérivés semblent avoir été conçues pour atteindre un résultat comptable, sans tenir compte de leur mérite économique.» En français, cela donne : «Dans le court terme, cela donne un peu d’oxygène mais, à long terme, cela asphyxie une nation.»

George Alogoskoufis, qui devint le ministre grec des Finances après le marché conclu avec Goldman Sachs, critiqua la transaction devant le Parlement grec en 2005. Le marché, déclara-t-il, allait charger le gouvernement avec de gros paiements à Goldman Sachs jusqu’en 2019. Angela Merkel a eu raison d’être très prudente à la réunion de Bruxelles.

En raison de la polémique, Goldman Sachs vendit, la même année, ces swaps à la Banque Nationale de Grèce. En 2008, Goldman aida la banque à transférer ces swaps dans une entité appelée Titlos. C’est un titre dans l’église slavonne. Mais la banque hellénique garda les bons que Titlos émettait. Elle s’en servit à titre de collatéral pour emprunter davantage auprès de la Banque Centrale Européenne ! Edward Manchester, un vice-président de l’agence de notation Moody’s, a dit que la Grèce va perdre beaucoup d’argent dans ce marché de dupes.

== commentaire===

Cette affaire démontre, une fois de plus, que l’on ne peut pas accorder sa confiance aux cigales méditerranéennes. Elles ont vécu pendant dix ans aux crochets des fourmis. Elles ont sacrifié l’avenir de leur progéniture. En cela, elles n’ont fait que suivre la litote de leur maître à penser, Lord Keynes, qui déclarait, à ses détracteurs, «dans cent ans nous serons tous morts».

Contrairement à ce dont nous bassine la propagande gouvernementale, il n’y a pas de bons (dépenses d’avenir) ou de mauvais déficits budgétaires, tous les déficits budgétaires sont mauvais et doivent être exclus, dès 2010, par une loi fondamentale.

Plus nous tarderons à revenir à l’équilibre budgétaire, plus nos enfants souffriront. «Un jour viendra où les jeunes enfermeront les vieux dans des camps», clama le prophétique Friedrich August von Hayek. Ce jour approche...

jeudi 18 février 2010

la fin de l'empire américain


la prise de Constantinople par les Ottomans le 29 mai 1453


"Dois-je dire que les civilisations commencent avec la religion et le stoïcisme et qu'elle se terminent par l'athéisme, le scepticisme et la poursuite des plaisirs individuels. Une civilisation naît stoïque et meurt épicurienne."

Will Durant


Un bilan de société passé inaperçu par la grande presse

Dans le flot ininterrompu des résultats truqués des banques, celui de la Fed, du 12 janvier 2010, a attiré, plus particulièrement, mon attention. Elle déclare avoir engrangé un profit record de 46,1 milliards de dollars pour l’année 2009. Elle indique que cela représente une augmentation de 14.4 milliards par rapport à l’année 2008 qui était de 31.7 milliards. Elle attribue cette croissance exceptionnelle de 45% à son portefeuille d’actifs acquis lors de ses diverses opérations de sauvetage du système financier. En raison de son règlement intérieur, le bénéfice sera transféré au Trésor américain, après une défalcation d’un dividende de 1.4 milliards de dollars versé à ses membres. Il convient de préciser qu’il s’agit des douze banques fédérales régionales éparpillées sur le territoire américain.

Il y a eu très peu de réactions à ce communiqué flatteur. Notons celui de l’agence BBC News qui mentionne que c’est le plus gros profit jamais réalisé par la Fed depuis sa création en 1913. Elle dévoile pudiquement qu’une part non négligeable de ce profit exceptionnel provient des opérations de refinancement hypothécaire de Fannie Mae et Freddie Mac. (1)

Alors que l’économie s’écroule, la Fed s’enrichit. C’est à ne plus rien comprendre.

Un bilan de circonstance

Il convient de noter que ce communiqué a été publié alors que la réélection de son président était compromise. La confirmation de Ben Bernanke n’a été arrachée que le 28 janvier alors que son mandat arrivait à expiration le 1er février. Je vous laisse imaginer l’affolement des moutons si son siège était devenu vacant. Mais le plus important n’est pas dans cette basse opération politicienne de séduction des sénateurs.

Bernard Madoff était un petit joueur par rapport à Ben Bernanke

En préambule, notons que le bilan de la Fed a triplé en un an (de 600 milliards à 1.8 trillions de dollars) alors que le bénéfice n’a augmenté que de 45% pour la même période. Ce dernier ne représente donc qu’un rendement de 2.6%.

Bernard Maddoff faisait nettement mieux avec un rendement annuel de 7% à sa clientèle privée, qui était consentante, alors que celle de la Fed ne l’est pas. Demandez aux partisans du Tea Party ce qu’ils pensent de Ben Bernanke et de ses copains de Wall Street !

Venons-en à l’essentiel. Le profit exceptionnel de la Fed n’est qu’une nouvelle arnaque des néo-keynésiens. Voici comment ces mafieux opèrent. Le président Obama décide d’augmenter le déficit budgétaire. Le Trésor s’exécute en émettant des bons sur le marché financier. Au même moment, la Fed commence ses opérations d’open-market. Ce vocable pompeux masque une triviale réalité. La Fed rachète en douce ces bons et, en contrepartie, imprime de la monnaie. C’est le fameux multiplicateur de la pompe keynésienne. Quand les bons en question arrivent à maturité, le Trésor paie une commission à la Fed au lieu de la verser aux investisseurs particuliers.

Mais ce n’est pas tout. Malgré son statut de banque privée, la Fed ne peut pas garder pour elle les profits qu’elle engrange en détenant de la dette publique. Elle doit restituer cet argent au Trésor. Ainsi l’État fédéral reçoit un rendement de 2.6% en échange d’une petite commission versée à la Fed qui est son bras financier.

Des esprits charitables me feront remarquer que la Fed ne fait pas perdre d’argent au contribuable américain. Je n’en doute pas. Il suffit que le gouvernement creuse davantage ses déficits pour doper ses profits en retour. Ainsi le gouvernement et la Fed pourront accroître indéfiniment leurs profits en versant de l’argent du Trésor à la Fed ou vice-versa.

Cette cavalerie budgétaire ne repose malheureusement que sur la confiance du marché, laquelle est primesautière comme la Grèce en fait l’amère expérience. L’éditorial du bon vieux Alan Abelson du Barron’s Magazine est révélateur du nouvel état d’esprit du marché. « Le plus excitant dans cette affaire, c’est que les Grecs déclarent allègrement que tout est OK, alors que l’Allemagne, le chef peu enthousiaste de l’équipe de secours (elle a gagné cette position en raison de son magot), évitant comme la peste d’utiliser le mot de « sauvetage », a accepté, à contrecœur, d’apporter une aide et un confort au pays impécunieux, mais elle n’est pas pressée de dire précisément comment elle compte y parvenir. » (2)

Ces profits exceptionnels de la Fed ne sont pas la preuve que l’économie américaine est en voie de guérison. Ils sont la preuve que les imprimantes de la Fed travaillent plus que jamais. Un petit porteur malin m’a demandé qui est le fournisseur d’encre verte de la Fed. Ce serait sans doute un bien meilleur investissement que d’acheter des Treasury Bills mais personne ne connaît le nom de ladite société qui est un secret d’Etat.

La solvabilité de la Fed

Avec le rachat inconsidéré de produits toxiques, la solvabilité de la Fed est menacée. (3) Contrairement aux banques, la Fed n’est pas tenue de se conformer à la règle comptable mark to market. Selon ce principe, si un avoir perd de sa valeur, la banque doit enregistrer cette perte dans son bilan. Par exemple, la Fed a racheté massivement des mortgage backed securities (MBS) à Fannie Mae et Freddie Mac. Selon ce principe comptable et en prenant en considération les cours toujours déprimés de ces produits dérivés, les pertes enregistrées par la Fed seraient de l’ordre de 50%.

Que se passerait-il si la Fed était contrainte de vendre ces actifs pourris pour augmenter ses taux d’intérêt et lutter contre l’inflation ? (Une vente de ses actifs équivaut à une destruction de monnaie) La Fed ne pourrait les refourguer sur le marché financier qu’avec une importante décote. Ainsi, elle enregistrerait non pas un gain mais une perte à la hauteur de son engagement passé. Dans cette hypothèse, la Fed ne serait pas le prêteur en dernier ressort mais le créateur en dernier ressort.

Si la Fed enregistre un bilan négatif, deux scénarii sont à envisager. On peut très bien imaginer que le Trésor américain recapitalise la Fed. Ce serait un scénario intéressant dans lequel le pouvoir de taxer supporterait le pouvoir d’imprimer de la monnaie. Dans le second scénario, aucun texte juridique n’interdit à la Fed d’avoir un bilan négatif. Il n’y aurait pas de sanction directe puisque cette banque de statut privé n’est pas cotée en bourse. Cela rassurera les cigales néo-keynésiennes qu’elles peuvent vivre éternellement à crédit.

Mais que vaudra le dollar ?

Un communiqué d’une agence chinoise vient d’en donner une indication. Elle a déclaré que le Trésor chinois s’est délesté de Treasury Bills pour un montant de 35 milliards de dollars. Somme dérisoire mais avertissement, sans frais, lancé à la cigale américaine que sa monnaie ne l’intéresse plus vraiment. Le dollar pourrait subir le triste sort des Assignats des révolutionnaires français. (4) La Fed est sous la protection du Trésor américain et de ses lois de monnaie légale. Ce n’est pas une relation parasitique mais symbiotique de deux ivrognes qui promettent toujours au tavernier à qui ils doivent de l’argent que c’est leur dernier verre.

Combien de temps cela durera-t-il ? Nul ne savait à quelle date Rome ou Constantinople allaient succomber mais des esprits éclairés, de leurs temps, savaient que ces deux empires étaient condamnés alors que la masse des gens, entretenue par la propagande, croyait à leur immortalité.

(1) archive du 11 août 2007 "une tempête peut en masquer une autre"

(2) "Jury's Still Out" d'Alan Abelson dans l'édition du 18 février 2010 du Barron's

(3) archive du 6 février 2009 "La Fed bientôt insolvable"

(4) archive du 12 février 2010 "Assignats des révolutionnaires et Mandats du Directoire"

vendredi 12 février 2010

Assignats des révolutionnaires et Mandats du Directoire



« La banqueroute est un procédé légal où vous mettez l'argent dans la poche de votre pantalon et donnez votre chemise aux créanciers. »

Joe Adams

Au lieu de s’attaquer au problème de la dette pour laquelle elle avait été conviée par le roi Louis XVI, la réunion des états généraux dérapa sur le droit de vote des trois ordres. Le Tiers État se déclara « Assemblée Nationale », le 20 juin 1789, au Jeu de paume. Ses représentants suivaient jusqu’au bout la logique de leur position. Ils croyaient naïvement que l’éradication des ordres allait leur procurer la liberté et la richesse.

Beaucoup de commentateurs ont applaudi cette prise de pouvoir et argué que la révolution a dérapé, plus tard, avec les montagnards emmenés par Robespierre. Burke avait une opinion différente. Par son arrogante usurpation du pouvoir, le Tiers État avait exprimé sa préférence irréfléchie pour une démocratie despotique à un gouvernement de contrôle réciproque. La suite des événements allait lui donner raison. J’ajouterai que la France ne s’est jamais remise de cette fracture historique. Elle ère depuis deux siècles. Avec dix-sept constitutions à son actif, elle détient un triste record en la matière. Il n’y a toujours pas de pouvoir judiciaire sous la Cinquième République.

L’Assemblée Nationale se trouva confrontée à une crise financière plus grave que celle de la monarchie défunte. Elle s’était mise à dépenser, sans compter, pour de grands projets publics (cet amour ne se dément pas avec celui du grand Paris esquissé par le président de la République) et des subventions alimentaires. S’étant débarrassée de la «tyrannie» de la monarchie, le peuple français n’était plus enclin à repayer des impôts. Nos livres scolaires d’histoire (du moins ceux de ma génération puisque cette matière n’est plus enseignée en raison de la population allogène) regorgeaient de haine à l’égard des taxes de l’Ancien Régime. Ce faisant, les Jacobins ne faisaient que reprendre l’état d’esprit des Anciens sans se demander comment ce régime pouvait survivre en affichant un tel mépris des lois d’airain de l’économie.

Les révolutionnaires étaient arrivés au pouvoir en raison d’une grave crise financière. Qu’allaient-ils faire ? Ils avaient deux possibilités : répudier la dette ou l’honorer. Ils choisirent une troisième voie. N’est-ce pas tout le drame de la gauche omnipotente dans ce pays qui croie toujours au Graal ? Alors que les révolutionnaires débattaient de grands principes comme la déclaration universelle des Droits de l’Homme, la dette gonflait inexorablement en raison des intérêts. Que faire ?

L’Assemblée Nationale s’était fait assez d’ennemis à travers les familles royales d’Europe pour ne point rajouter à cette longue liste les banquiers de Genève, Londres, Hambourg ou Amsterdam. De plus, elle avait cruellement besoin de leur aide. Elle avait malencontreusement laissé croire au peuple que l’on pouvait raser gratis.

Sur un plan intérieur, l’Assemblée Nationale était dans une impasse politique. Elle ne pouvait pas lever des impôts. Il leur aurait fallu pour cela lever une armée pour tondre les paysans. Et qui aurait payé cette armée ? Emprunter davantage sur les marchés extérieurs était exclu depuis leur usurpation du pouvoir. Il ne restait à leur disposition qu’une solution : plumer les ordres privilégiés.

L’histoire de France n’est qu’un éternel recommencement. C’est le sort malheureux qui attend la classe moyenne qui a placé inconsidérément son argent dans des contrats d’assurance vie. Il fallait que ces Français fussent bien naïfs pour ne point se demander quelle était la contrepartie de cette alléchante exonération fiscale. Ils vont le découvrir bientôt à leurs dépens. Claude Reichman n’a cessé d’avertir les épargnants du sort funeste qui les attend. Le Léviathan va tout simplement les plumer en levant une taxe prohibitive sur cette épargne captive. Un premier taux a été fixé à 12,1% en 2009 mais il va gonfler inexorablement au cours des prochaines années pour boucler les fins de mois toujours plus difficiles du Léviathan socialiste.

En novembre 1789, l’Assemblée Nationale expropria le clergé et déclara ses biens «nationaux». Burke rejeta la notion que ces droits d’expropriation s’appliquaient seulement à des individus (évêques). En fait, ils s’appliquaient à tout un corps (clergé) dont les titres de propriété étaient millénaires. Il déniait aussi que l’église fût un corps parasite à la nation française. Elle n’était pas exempte de taxes. Par ailleurs, elle fournissait des services sociaux irremplaçables comme les écoles primaires, les hôpitaux ou les orphelinats.

L'expropriation de l’église de France ne modifia guère la contrainte financière qui pesait sur la nation. D’une part, il n’était guère envisageable de tout vendre le patrimoine immobilier car cela aurait fait chuter les prix. D’autre part, il n’y avait pas assez de capital flottant pour absorber ces ventes. Que faire ?

En mars 1790, l’Assemblée Nationale eut recours à la planche à billet. Cette idée pernicieuse fut copiée à la révolution américaine. (1) Elle autorisa l’impression d’assignats, pour un montant de 400 millions, en offrant un rendement annuel de 3%. Ces assignats étaient recevables pour le paiement des taxes et des transactions immobilières de biens nationaux. En apparence, ils étaient semblables aux «English exchequer bills.» En apparence seulement… Ses supporteurs arguaient que les assignats fourniraient un moyen de paiement aux créanciers de l’État, au peuple d’acheter des terrains et des propriétés, et, suprême argument, qu’ils stimuleraient le commerce et l’industrie. Keynes n’a rien inventé.

Des esprits chagrins critiquèrent la mesure. Ils craignaient que la nouvelle monnaie se dépréciât et entraînât une nouvelle émission d’assignats en formant une bulle comparable à celle du Mississippi (1717-1720) à l’instigation de John Law. Sans surprise, leurs objections furent écartées par la majorité de l’assemblée. Ces enthousiastes étaient convaincus que les lois d’airain du marché ne s’appliquaient pas à la France, qu’ils avaient retenu la leçon de John Law et qu’un gouvernement démocratique pouvait mieux se prémunir qu’un gouvernement monarchique de l’inflation, et que l’immense patrimoine de la France était une solide garantie. C’est la même ritournelle avec l’impayable marquise de Bercy. Rappelez-vous ses déclarations de 2008 : «Mais le monde entier va se disputer nos emprunts !» 2010 sera une année cruelle pour la France et l'Europe.

Bien que l’émission fût modeste, les assignats se déprécièrent rapidement de 5% par rapport au cours de l’or. A la fin de l’été 1790, le gouvernement fut à court de liquidité. Naturellement, il eut recours à un second tirage d’assignats mais il doubla leur dose avec 800 millions. Il fit tomber leur rendement à 1% et décréta leur convertibilité pour toute transaction financière. Quelques économistes censés rétorquèrent que c’était de la pure démagogie. «Le moment où il était question de commerce ou de finance, de violentes invectives pouvaient être entendues contre les économistes » rappela, avec dégoût, Jean-Baptiste Say. Les Jacobins répliquèrent que la caution de l’État était un rempart à la nouvelle monnaie et que les assignats rachetés par le Trésor seraient détruits. Le gouvernement promit aussi qu’il s’agissait de la dernière émission…

Des journaux français citèrent les billets émis par la Banque d’Angleterre comme source de prospérité de ce pays. C’était bien la preuve que la monnaie papier était une valeur sûre. Burke en tira une toute autre leçon que nos indécrottables Jacobins. Les billets de banque anglais étaient la contrepartie de l’épargne ; ils étaient, à tout moment, convertibles en monnaie métallique ou en or. La Banque d’Angleterre n’imprimait des billets qu’en contrepartie de l’accroissement de la masse des comptes de dépôt à vue. Les Français confondaient allègrement les causes et les conséquences. L’Angleterre devait sa richesse à son florissant commerce et à la solidité de son crédit à travers le monde. Burke dénonça que la monnaie de la France était coercitive, inconvertible et sans limite de tirage. C’était tout simplement une atteinte au crédit, à la propriété et à la liberté économique.

La seconde émission d’assignats entraîna une hausse des prix, une spéculation fiévreuse, une stagnation du commerce et de l’industrie, une surconsommation des ménages et un déclin de l’épargne. Les prévisions économiques devinrent impossibles en raison du chaos. Burke prédit que l’inflation d’assignats entraînerait les fermiers à ne plus vendre leurs récoltes. C’est exactement ce qui se produisit.

Comme les néo-keynésiens, les révolutionnaires décidèrent de soigner le mal par le mal. Ils émirent de nouveaux assignats pour un montant de 600 millions en juin 1791. La promesse du gouvernement était reniée. Il émit une deuxième tranche de 300 millions en décembre. A la fin de l’année, l’assignat s’était dévalué de 66% par rapport à l’or. En 1792 eut lieu une nouvelle émission de 600 millions. En avril de la même année, l’État confisqua les biens des émigrés qui avaient dû s’enfuir pour éviter d’être arrêtés ou massacrés. Le patrimoine de la noblesse connut le même sort funeste que celui du clergé.

Vint 1793. Le gouvernement terrorisa la population en l’obligeant à accepter les assignats au cours légal qui n’avait plus du tout de corrélation avec celui du marché noir. En mars, le Comité de Salut Public (une autre référence infortunée à l’Amérique) décida d’exproprier et d’assassiner les traîtres à la révolution. En mai, il fit passer le «Maximum» qui imposa un prix des céréales. Cela accrut la famine du pays. En juillet, la Convention renia le coupon de 3% des premiers assignats qui arrivaient à échéance. En août, toute monnaie fut interdite dans le pays. En septembre, la Convention fit voter «le Maximum Général» qui étendait une fixation des prix à toute la nourriture, au bois, au charbon et à d’autres produits de première nécessité. Pour l’année 1793, la Convention émit 1200 millions d’assignats, et, l’année suivante, 3 milliards. Ce n’était pas encore la fin du déluge. En 1795, 33 milliards furent imprimés ! Sur le marché noir, un assignat de 600 francs ne valait plus qu'un franc or.

Si le Directoire succéda bien à la Terreur, ce ne fut pas pour autant la fin de l’hyperinflation. Il fit imprimer une nouvelle monnaie : le mandat. Il fixa son cours à 30 assignats. En août 1796, 2.5 milliards de mandats furent émis. La nouvelle monnaie se déprécia instantanément de 3%. A la fin de l’année 1796, le mandat n’avait pas plus de valeur qu’un assignat.

Il fallut le courage de Bonaparte pour restaurer une monnaie crédible en France. En tant que proconsul en 1801, il introduisit la pièce d’or de vingt francs. Elle contenait 290 mg d'or pur. La solde de la grande armée ne devait se faire que dans cette monnaie. L’hyperinflation avait vécu. L’instauration d’un Gold Standard par Bonaparte jeta la consternation au sein de la Banque d’Angleterre qui avait suspendu l’usage de la monnaie métallique en circulation en 1797.

L’histoire enseignée par les Jacobins déclame que l’Europe fut conquise par leurs idées et le code civil de Bonaparte. Ils oublient de mentionner le rôle important joué par le Gold Standard de Napoléon. Est-ce qu'un jour les Français se réconcilieront avec la finance ?

(1) Archive du 1er mai 1997 : Euro versus Dollar

samedi 6 février 2010

La situation financière de la France à l’aube de la révolution


Jacques Necker (1732-1804)


« Un peuple n’a qu’un ennemi dangereux : c’est son gouvernement » disait Saint Just. Émise par un membre célèbre du Comité de Salut Public, cette phrase n’en revêt que plus de valeur.


Comparaison avec le présent

A l’ouverture des états généraux à Versailles, le 5 mai 1789, Louis XVI avait, entre ses mains, le rapport qu’il avait commandité à Necker, le directeur-général des Finances du royaume. Les charges s’élevaient à 531, 444 millions de livres et les recettes à 475, 294 millions de livres. Le solde négatif de 56,150 millions de livres représentait 10% du budget de l’État. Necker prit la parole devant les trois ordres réunis : «Quel pays, messieurs, que celui, où sans impôts et avec de simples objets inaperçus, on peut faire disparaître un déficit qui a fait tant de bruits en Europe…» (1)

A titre de comparaison, les dépenses du budget général de l’année 2009 sont de 278,503 milliards d’euros et les recettes de 227,237 milliards d’euros. Le solde négatif de 52,209 milliards d’euros représente 22% du budget. C’est deux fois plus qu’en 1789 ! Un déficit de 10% par rapport aux recettes (nettement inférieur à la référence actuelle au produit national brut) soulevait l’émoi à cette époque. La pensée de Lord Keynes, qui pourrait se résumer par son slogan pernicieux à l’égard des générations futures, «dans cent ans nous serons tous morts", n’avait pas encore contaminé le vieux continent. L’Europe monarchiste du XVIII siècle était mieux gérée que l'Europe démocratique.

Autre rappel historique, la dette de l’État français était de 520 millions de livre sterling. Cette dette avait été contractée auprès des investisseurs étrangers pour financer notre ruineux effort de guerre en faveur des insurgés américains. Comble d’ironie, elle avait été contractée dans la monnaie de notre pire ennemi. Il faut le faire ! Au taux de change de l’époque, de 25 livres françaises pour une livre sterling, cette dette représentait 13 milliards de livres ou 27 fois les recettes annuelles du royaume… La notion de produit national brut n’existant pas à l’époque, on peut néanmoins établir une comparaison pour éclairer les esprits. La dette actuelle représente environ cinq fois les recettes annuelles ; une situation critique mais pas irrattrapable si l’on a le courage d’expliquer à la nation qu’il n’y a pas d’autre voie que la rigueur. A bon entendeur salut !

La falsification des comptes publics est une vieille habitude

Si la Grèce est le mouton noir de l’Europe [il fallait se poser la question avant et se demander pourquoi le gouvernement socialiste de Jospin soutenait sa candidature] que dire de la France de 1789 ? Jacques Necker fut nommé directeur-général des finances en 1776. Il ne pouvait être contrôleur en raison de sa foi protestante… Pour financer l’effort de guerre contre l’Angleterre, il eut recours à l’emprunt sur les marchés internationaux.

En 1781 alors que la situation financière de la France était critique, il publia «le compte rendu au roi» dans lequel il donna les premières statistiques des recettes et des dépenses de l’État. Haï par la cour, et surtout par la reine Marie Antoinette, il voulait se disculper en prenant le public à partie. C’était une nouveauté. Les comptes publics, qui n’avaient jamais été publiés auparavant, n’intéressaient personne. Mais ses statistiques étaient fausses. Quand la critique dénonça la fraude, Necker rebondit en publiant un deuxième manifeste «Sommaire financier pour le Roi» où il affirma que la France avait mené la guerre sans augmenter les impôts (au prix, qu’il se garda bien de dire à l’opinion publique, d’un accroissement sensible des taux d’intérêt de la dette souveraine) et qu’elle disposait d’une trésorerie de dix millions de livres sterling. (2) C’était archi-faux. La France croulait sous la dette extérieure. Comme le dira, plus tard, le grand expert en propagande Joseph Goebbels, «les grandes masses absorbent mieux les énormes mensonges que les petits.»

Une demi-réforme n’apporte pas une demi-solution mais complique la donne d’un problème

En raison de la polémique qui s’étala sur la place publique, le roi dut se séparer de Necker. Il fut remplacé, le 3 novembre 1783, par Calonne. En prenant ses fonctions, le nouveau directeur-général des finances découvrit une ardoise de 113 millions de livre sterling. Au début, il finassa en rééchelonnant la dette et se contenta de maintenir la confiance du public : «Tout va très bien madame la marquise !» (Toute comparaison avec la politique du gouvernement actuel est mensongère)

Quand la cavalerie financière arriva à bout de souffle, il fut contraint de prendre des mesures. En octobre 1785, il réduisit la proportion du métal précieux dans les pièces de Louis d’or en circulation.

Après cette dévaluation insidieuse de la monnaie mais qui s’avéra insuffisante, il proposa au roi, le 20 août 1786, la suppression des barrières douanières pour doper la croissance et la suppression des exemptions qui profitaient à la noblesse et au clergé. (C’est le débat actuel avec le plafonnement des niches fiscales) Le roi lui donna le feu vert. Il soumit un plan en cinq points à l’assemblée des nobles : la réduction des dépenses de l’État, l’ouverture du marché intérieur, la vente des domaines de l’église (mais pas de la noblesse), l’égalisation des taxes d’accise sur le sel et le tabac et l’établissement d’une taxe foncière universelle. Son plan fut rejeté par la haute assemblée.

En janvier 1787, il convoqua à nouveau l’assemblée des nobles où il leur fit part de la situation dramatique du trésor. Il lança l’idée d’une «subvention territoriale», un impôt foncier levé sur toutes les propriétés sans distinction de rang, pour remplacer la taxe du vingtième et ses innombrables exemptions. La suppression des privilèges fut d’autant mal ressentie que Calonne continuait à mener un grand train de vie. (Toute allusion avec celui des membres du gouvernement actuel est déplacée) Le chef doit donner l’exemple, dit un proverbe. Aurait-on appris quelque chose en deux siècles?

Devant le refus de la haute assemblée, Louis XVI se sépara de Calonne, le 8 avril 1787, et l’exila en Lorraine pour calmer les esprits. Avec le départ de «Monsieur Déficit» qui satisfit tout le monde, Louis XVI perdit tout contrôle de la situation. Très déprimé, il rappela le pamphlétaire. Necker avait été banni de Paris, par une lettre de cachet, pour ses attaques contre Calonne. La punition infligée était légère ; il avait dû rester à quarante lieues de la capitale. Il passa, à tort, pour le sauveur de la France. On fit appel à un pyromane pour éteindre l’incendie qui couvait.

Quand l’histoire s’accélére...

Une révolte éclata à Grenoble le 7 juin 1788. Des sources disent que les soldats furent appelés pour disperser des parlementaires qui voulaient ouvrir un débat sur la place publique. Des Grenoblois montèrent sur les toits et lancèrent des tuiles à la troupe royale qui dut se retirer. Le commandant de la place, qui jugea la situation alarmante, autorisa la tenue d’un débat mais en dehors de Grenoble. Il se fit à Vizille le 21 juillet. Furent présents 50 prêtres, 165 nobles et 276 représentants du Tiers État. Cette assemblée demanda la convocation d’états généraux avec un vote par tête et non plus par ordre. Les grains de la grande révolution étaient en place.

Le 5 mai 1789, Necker délivra un discours qui dura quatre heures. Le directeur-général des finances assomma les représentants de la nation par des chiffres. Le roi s’endormit au milieu de son discours fleuve. Necker ne répondit pas à la question des représentants de la nation qui n’était pas d’ordre financier mais d’ordre politique : un vote par tête au lieu d’un vote par ordre. Le 11 juillet 1789, Necker fut renvoyé par le roi. Le peuple en colère réclama son retour. Trois jours plus tard, ce fut la prise de la Bastille.

Dans les livres scolaires de ma génération (1955 est celle du président de la République), la crise financière à l’origine de la révolution était occultée. La révolution se résumait à une inégalité du mode de scrutin des trois ordres. Les Français tournent toujours le dos à la finance et à l'économie ; une erreur qui leur a été fatale tout au long de leur histoire chaotique et qui va bientôt se reproduire. Prochain épisode avec les assignats des révolutionnaires.

(1) Edmund Burke : Reflections on the Revolution in France

(2) Adcock, Analysing the French Revolution, Cambridge University Press, 2007

jeudi 4 février 2010

Nous allons crever de l’esprit des lumières


Edmund Burke (1729-1797)


« Rien n’est plus triste que la mort d’une illusion. »
Arthur Koestler

Si le chancelier de l’Échiquier Frederic North (1732-1792) et les parlementaires anglais avaient suivi son conseil, les Américains ne se seraient pas révoltés et le Royaume Uni n’aurait pas perdu sa plus précieuse colonie. Si l’Assemblée constituante l’avait écouté, la Terreur, la guerre totale et Napoléon auraient été épargnées au peuple français.

Quel était l’esprit lumineux à prédire ces catastrophes et qui ne fut point écouté de ses contemporains ? Il s’agit d’Edmund Burke. Cet Irlandais de naissance devint député du parti Whig à la Chambre des Communes du Royaume-Uni. Il était un conservateur avant que ce terme n’apparaisse dans le vocabulaire politique. Il croyait à la tolérance religieuse mais supportait l’église officielle anglicane.

Ami de l’économiste Adam Smith, Burke défendait la liberté commerciale (le libre-échange ou le «mondialisme» pour reprendre la dialectique des socialistes). Il déniait que le roi pût lever des taxes sans le consentement de ses sujets.

Il croyait aussi que la civilisation dépendait de la perpétuation d’une aristocratie terrienne avec sa propre représentation politique. Il était un opposant farouche de la démocratie et du suffrage universel. A propos de l’Ancien Régime (1), il disait qu’il s’agissait d’un «despotisme plus d’apparence que fondé sur la réalité d’une situation» ; d’où l’expression de «bon» roi attribué à Louis XVI. Mais la bonté ne suffit pas pour rester roi et garder sa tête… Louis XVI avait non seulement le défaut d’être faible mais aussi d’être irresponsable. Le 10 août 1792, il ordonna à sa vaillante garde suisse de déposer les armes et de se retirer dans sa caserne. Le carnage sera à l’échelle de la haine de la populace. Napoléon Bonaparte, qui fut le témoin du massacre, n’oublia pas la leçon. Le 5 octobre 1795, avec l’aide de Joachim Murat, capitaine d’artillerie, qui lui dépêcha seize canons, il fit tirer sur les partisans royalistes massés dans la rue Saint Roch.

Pour aggraver son cas, Burke déniait que la liberté pût être achevée par la révolution ou l’aventure intellectuelle de «l’esprit des lumières» cher à nos indécrottables Jacobins. Pour lui, la liberté était le produit de la tradition et de l’histoire, et ses avancées très lentes devaient être gravées dans le marbre par les institutions.

George Walker Bush, le quarante-troisième président des États-Unis, est célèbre pour sa marotte « I know better » (vous ne comprenez rien mais moi je sais !) Il s’est embarqué gaiement dans l’aventure irakienne pour établir une démocratie ex nihilo. Rappelez-vous de son arrivée triomphale, le 3 mai 2003, en tenue de pilote de chasse, à bord du porte-avions Abraham Lincoln pour sabler la fin des hostilités en Irak. On connaît la suite ! A la différence d’un Théodore Roosevelt qui avalait un livre par jour en moyenne, même pendant sa présidence, (2) George Walker Bush, qui préférait se coucher tôt pour s’adonner à son jogging matinal, n’a pas lu Burke ; pas plus que son successeur à la Maison Blanche qui persiste dans l’erreur en renforçant la présence militaire de l’OTAN en Afghanistan. On pourrait faire le même reproche à Tony Blair qui n’a pas l’excuse, comme les deux autres, de pouvoir ignorer la leçon d’un de ses grands concitoyens.

Comment ces chefs de gouvernement ou d’État ont pu croire qu’ils pouvaient fonder la démocratie dans un pays tribal et moyenâgeux ? On a vu le résultat pitoyable avec les élections à répétition et organisées, à grands frais, avec l’argent du contribuable qui n’a pas son mot à dire. Quand on est gouverné par des gens incultes et qui, de surcroît, sont mal conseillés, il faut s’attendre au pire. Je préfèrerais me tromper en prédisant le chaos avec le retrait de nos troupes en Irak ou en Afghanistan.

Plutôt que de songer à gagner la guerre, les Occidentaux devraient s’interroger sur les modalités d’une retraite. Sur l’ordre d’un Leonid Brejnev, vraiment mal inspiré, l’Afghanistan fut envahi par les troupes soviétiques le 24 décembre 1979. Mais les Soviétiques réalisèrent, le 15 février 1989, une bonne retraite après une guerre d’usure de dix ans. En revanche, les Américains s’enfuirent comme des rats avec la prise de Saïgon, le 30 avril 1975, par les troupes communistes du général Nguyen Van Toan qui les bombardaient copieusement.

Au lieu d’exporter la guerre, nos dirigeants devraient s’intéresser à la défense de leur pays envahi par les barbares. C’est le scénario de la Rome décadente. «Faut-il interdire la lapidation des femmes ou des mécréants ?» Voilà ce que l’on débattra, demain, face à un islam conquérant. Au lieu de protéger nos frontières gravement menacées par une véritable invasion en provenance du Tiers Monde, nous voulons assurer une paix impossible dans des pays qui ont toutes les raisons de nous mépriser et de nous rejeter. Non seulement l’esprit des lumières n’est pas exportable mais nous allons en crever ! Après tout, c’est le sort que l’on mérite en pratiquant la politique de l’autruche réinventée sous le vocable de political correctness.

(1) Edmund Burke : Reflexions on the Revolution in France

(2) Theodore Roosevelt, tome deux, de Santiago de Cuba à la Maison Blanche par Bernard Martoïa

mes livres publiés

  • octobre 2002 Les Déserts du Monde ouvrage collectif sous la direction d'Eve Sivadjian chez Solar et Géo
  • octobre 2003 Les Montagnes du Monde ouvrage collectif sous la direction d'Eve Sivadjian chez Solar et Géo
  • février 2007 Tome I Theodore Roosevelt : l'ascension d'un homme courageux aux éditions Le Manuscrit
  • juin 2008 Tome II Theodore Roosevelt : de Santiago de Cuba à la Maison Blanche aux éditions Le Manuscrit
  • juillet 2008 Tome III Theodore Roosevelt : la présidence impériale aux éditions Le Manuscrit
  • décembre 2011 Waffle Print Amazon.com