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This Day in History

Quotation of the Day

dimanche 26 décembre 2010

Farewell !

 Alors que les journaux s'adonnent au rituel classement de l'année, le "plus grand homme" serait Mark Zuckeberg pour le Time ou Julian Assange pour le Monde,  le plus beau livre que  votre serviteur a pu lire cette année est "Jane Eyre" de Charlotte Brontë, devant les "Mémoires d'Outre Tombe" de François René de Chateaubriand et "The Beautiful and Damned "  de Scott Fitzgerald. Combien d'autres chefs d'œuvre ai-je raté de lire, en anglais ou en français, à cause d'internet ? Et vous combien ?



Dans l’amphithéâtre du lycée Stanislas de Paris s’est déroulée, le jeudi 2 décembre, une joute oratoire opposant deux classes préparatoires aux grandes écoles. Le thème choisi est : «Google nous rend-il idiot ?» Le jury était composé de trois personnes : un représentant de la presse écrite, Fabrice Madouas du journal Valeurs Actuelles, un représentant de l’entreprise, Matthieu Perrier, cadre chez Renault, et un représentant de l’administration, votre serviteur. 

Cette joute oratoire devant un jeune public enflammé m’a replongé, avec délice, dans une atmosphère estudiantine. Cette question ne pouvait se poser pour la génération, née en 1955, à laquelle j’appartiens. Nous n’avions aucun gadget électronique à notre disposition. Nous utilisions la vieille règle logarithmique pour effectuer des calculs. Mais personne ne peut plus esquiver la question aujourd’hui alors que le taux de fréquentation sur internet dépasse le seuil de 75% dans les pays développés. 

Par rapport à d’autres inventions, ce qui surprend est la rapidité de sa propagation dans toutes les couches de la société : à peine quelques milliers d’universitaires américains dans les années soixante-dix, des centaines de millions d’individus quarante ans plus tard...

Au départ, il y avait une volonté  affichée de l’Etat fédéral américain de préserver ses capacités de riposte, en cas d’attaque nucléaire de l'Union Soviétique, à travers un maillage décentré de son réseau de commandement. Ce sera le projet ARPANET (Advanced Research Projects Agency Network) en 1969. Mais le secteur privé prendra rapidement le relais selon l’adage de la pensée classique, avant l’hérésie keynésienne, que l’offre créée sa propre demande, et non pas l’inverse. 

Deux sociétés ont contribué, plus que toute autre, à une circulation aisée du grand public sur la toile qui serait restée une galaxie réservée aux profanes : Netscape, en 1995, avec l’invention du navigateur, et Google, en 2000, avec son moteur de recherche plus efficace que les autres sur le marché. 

Une troisième société, non lucrative, œuvre à la diffusion de la connaissance sur la toile. Il s’agit de la fondation Wikipedia lancée en 2001 par Jimmy Wales et Larry Sanger. Par rapport aux deux autres, elle se distingue par son recrutement hybride et par l’absence de hiérarchie sociale rigide. Des milliers de contributeurs bénévoles écrivent un article qui abonde le fonds de cette gigantesque encyclopédie. Il y avait 20 000 articles au lancement du projet en 2001, le cap d’un million fut franchi au premier trimestre 2006 et il y en aurait 17 millions aujourd’hui. Cette progression géométrique  inquiète certains sur la qualité des informations qui sont mises en ligne.

Pour d’aucuns, la toile n’est plus simplement un instrument de recherche d’une information quelconque, comme la date de naissance de l’actrice Elizabeth Taylor, ou l’achat, par exemple, par votre serviteur, d’un billet d’avion à direction de Key West en Floride, car c’est devenu une fin en soi. On peut y passer ses journées. C’est le piège dans lequel nombre d’internautes sont tombés. La toile est chronophage. Qui peut résister à la tentation d’un buffet à volonté, gratuit et ouvert vingt quatre heures  sur vingt quatre ? 

L’autre écueil d’un usage prolongé de la toile est la baisse de concentration. Comme le démontre une étude menée au Royaume-Uni, les gens décodent plus qu’ils ne lisent sur la toile. Cette nouvelle gymnastique intellectuelle favorise le lobe frontal au détriment des autres zones à l’arrière du cerveau réservées à la réflexion et à l’analyse. Nicholas Carr s’est plaint de son incapacité à lire de gros ouvrages. (1) 

J'ai subi le même sort funeste.  Ma longue marche en solitaire est le seul moment de l’année où je peux encore lire de grands classiques. Couché tôt dans la tente monoplace alors que le froid tombe dès que le soleil quitte l’horizon, je n’ai rien d’autre à faire que de lire après avoir écrit mon journal tenu en anglais. Parfois, la fatigue d’une longue étape a raison de ma volonté de lire plus d’un chapitre. Mais, dans l’ensemble, je lis un livre par semaine alors que j’en suis incapable à mon domicile. Fallait-il que je parte aussi loin que le Maine pour avoir le bonheur de lire cet automne « Jane Eyre», le chef d’œuvre publié en 1847 de Charlotte Brontë ? 

Une société informatique propose aux usagers une déconnection automatique d’internet dès qu’un quota d’heures est atteint. Une décennie auparavant, le problème ne se posait pas ; les premiers contrats d’internet offraient un accès limité à quinze heures par mois. Maintenant, le temps de connexion est illimité pour tous les abonnés. 

On ne peut servir deux maîtres à la fois, dit le proverbe. A l’exception des élus français qui prétendent le contraire à travers le cumul de leurs mandats, nous savons tous que ne pouvons mener à bien deux projets à la fois. Il faut donc choisir...

Après la joute oratoire, le jury s’est retiré dans un couloir pour délibérer. Les deux équipes se valent mais il faut choisir un vainqueur. Le verdict est acclamé par le public. Alors que j’ai consacré plusieurs heures de recherche au sujet traité par les élèves, je propose à l’organisateur des joutes de leur distribuer des articles parus dans le New Yorker. Peine perdue ! En pleine préparation, ils n’ont pas le temps d’approfondir le sujet. Ce n’est pas une thèse de doctorat. Si je me suis trompé de public, ma sélection d’articles intéresse néanmoins Matthieu Perrier qui les emporte chez lui.

Ma réflexion ne s’arrêtera pas ce soir là car je suis en proie à la lassitude depuis quelques temps. Cela fait bientôt trois ans que j’alimente mon blog de chroniques économiques. Le krach de la banque Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, a été un tournant. Trois semaines m’ont permis de me faire une opinion. Contrairement à la majorité qui a fait un procès facile du libéralisme en mélangeant allégrement cause et effet, je me suis rendu compte que le vrai responsable du désastre est l’Etat et ses épigones. Dans ma retraite familiale à Manosque, j’ai entamé, en novembre 2009, la rédaction d’un livre mais, de retour à Paris, le projet a été vite abandonné sous la pression du travail et du blog. Entre temps, des ouvrages sont sortis aux Etats-Unis, comme Meltdown de Thomas Woods, ou même en France dont celui de Pascal Salin  "Revenir au Capitalisme" dont je recommande la lecture parmi les nombreux qui traitent du sujet. 

Un autre projet a mûri, à l’automne, sur le chemin des Appalaches. Il s’agit ni plus ni moins de condenser, dans une forme acceptable pour un public anglophone, le journal que je tiens en anglais. Après avoir atteint une quarantaine de pages dans la langue de Mark Twain, j’ai été victime, comme lors de la précédente tentative, d’une panne de moteur. Mon énergie est dissipée par le blog chronophage. En trois ans, j’ai mis en ligne 232 articles ; ce qui représente une moyenne d’un article tous les 4.7 jours. C’est loin d’un record, que je n’ai jamais envisagé au départ, mais beaucoup en terme de sacrifice de temps libre pour un non-professionnel. Comme vous avez pu le constater, la plupart sont écrits le samedi ou le dimanche. 

Mon dernier livre remonte en 2007. Lors d’une réception donnée, le 9 juin 2009, à mon honneur devant les salariées de la petite maison d’édition, mon éditrice bienveillante mais non désintéressée m’avait mis en garde : « Écrivez pour nous mais pas pour le blog. Quel gâchis ! » Présomptueux, j’ai crû pouvoir mener de front les deux projets. 

Lors de ma dernière marche sur le chemin des Appalaches, un lecteur compatissant m’avertit, par message électronique, que mon blog avait disparu de la toile. J’appris la nouvelle, juste après avoir subi une tempête de neige précoce, le 15 septembre, sur le mont Katahdin qui marque la fin de ce long chemin de plus de 3500 kilomètres. Après la vive déception de savoir ce travail anéanti par un hacker, je fis rapidement mon deuil. Tout malheur doit servir à quelque chose, m’étais-je dit en marchant dans les vastes forêts du Maine entrecoupées de lacs formés lors de la dernière glaciation du continent américain. Ce quelque chose accoucha sous la forme d’un projet de livre qui serait écrit en anglais. Avec la réactivation du blog à mon retour en France (Google, l’hébergeur, l’avait désactivé après des tentatives frauduleuses de connexion) la boîte de Pandore était ouverte à nouveau.

La seule façon de fermer la boîte chronophage est de mettre un terme à l’aventure du blog. L’imminence d’un départ, le 4 janvier 2011, pour une marche en Floride m’en fournit l’occasion. Si d’aventure, j’échappe aux morsures des alligators et à celles de serpents venimeux comme le mocassin ou le corail, ou encore aux étouffements de  pitons birmans qui infesteraient le grand marais des Everglades, que je m’apprête à traverser en solitaire, je devrais entamer, à mon retour, en février, la rédaction du chapitre V du livre en anglais dont le titre est déjà trouvé « Waffle Print. » 

En attendant son éventuelle parution en 2012, je vous souhaite de garder le moral car, d'ici là, la France aura fait faillite, comme d’autres cigales européennes. Il faudra de nouvelles élites pour redresser ce bateau à la dérive qui est littéralement submergé de passagers clandestins. Pour les amateurs d’histoire, l’année 2010 correspond, grosso modo, à l’année 380 de l’empire romain. Il nous resterait encore trente ans à vivre dans un continent qui ne nous appartient déjà plus... En mon absence, je vous invite à relire mon article du 3 janvier 2008 intitulé « Andrinople ou le début de la fin. » Farewell !

(1) Nicholas Carr, the Atlantic, July 2008 : "Is Google making us stupid?" traduit par votre serviteur en début de semaine

4 commentaires:

daredevil2007 a dit…

Bonsoir M. Martoïa,

Et bien, moi, je répondrai à cette dame que c'est une sotte! Non, ce que vous avez écrit n'est certainement pas du gâchis! Bien au contraire, cela a permis à nombre de personnes de découvrir d'autres analyses (autrement plus sérieuses à mon goût) que celles servies par les média médiocres pour ne pas dire nuls qui sont l'apanage de notre beau pays...
Quant à ce que vous dites de l'internet, je pense que c'est tout simplement une évolution aussi révolutionnaire que l'était celle de Gutenberg en son temps - j'irais même jusqu'à parler de changement de paradigme! - et qu'il faut donc apprendre à s'en servir de manière adéquate, donc adaptée au temps quotidien dont on peut disposer... Dans mon cas, cela ne m'empêche nullement de lire des livres ni de me concentrer sur ceux-ci mais ce nouveau couteau suisse du savoir me permet d'accéder à des milliers de milliers de pages sur lesquelles je n'aurais sans aucun doute jamais pu me pencher autrement : c'est une vraie mine d'or pour qui veut se donner la peine de chercher (mais il faut rester un minimum organisé pour ne pas être débordé, j'en conviens!).
Pour tout dire, je n'ai jamais autant lu que depuis que je me sers de ce merveilleux outil et j'espère bien pouvoir continuer, même si - comme vous l'écrivez - les nuages s'amoncellent sur l'Europe et la grande débâcle semble inéluctable...
Bien que je comprenne parfaitement votre point de vue, j'espère que vous ne mettrez pas votre décision à exécution, du moins pas complétement... et que vous nous offrirez de temps en temps un de ces magnifiques textes dont vous avez le secret! Je crois, en effet, bien plus à la pérennité de ceux-ci aujourd'hui qu'à celle des livres papier (pour peu, bien sûr, que l'on prenne le soin de faire une sauvegarde ou même plusieurs de ses documents) ; pour s'en convaincre, il suffit de regarder combien d'ouvrages sont édités (et en quelles quantités) et surtout combien sont réédités parmi ceux dits "sérieux" - dans le cas de notre langue, combien sont au final traduits...

Je vous souhaite bon voyage et espère avoir encore le plaisir de vous lire, même si seulement de façon épisodique.

daredevil2007 a dit…

J'espère que vous avez bien reçu mon précédent message sinon j'en serais fortement désolé...

Au plaisir de vous lire, M. Martoïa

Anonyme a dit…

Cher Bernard,
mêmes décisions, mêmes réactions, même conclusion
j'ai tenu un blog pendant 3 ans où je dénonçais l'incapacité, la médiocrité, et la bassesse de nos élites
puis j'ai bien compris que ces travers étaient en fait le reflet fidele du peuple francais et européen
nous sommes vieux et lassés de l'existence en tant que peuple, nous avons oublié l'histoire
nous céderons donc notre place progressivement à des peuples ayant plus de foi, plus de courage, plus de determination
ainsi l'histoire et le déclin de brillantes civilisations se poursuit à travers les âges
pour ma part, j'ai choisi l'exil dans un pays jeune, où on a soif de tout, et d'un continent qui dominera le monde dans 10 ans, même si déjà, je perçoit les méfaits de l'abondance nouvelle sur celui qui n'a pas la sagesse d'en connaitre les dangers et les limites
car toute forme de surabondance est un danger
regarde la nature, dès qu'un phénomène de surabondance survient, il se produit une infestation qui fait s'écrouler le système,qui revient à l'équilibre
j'ai detruit mon blog car cette forme de savoir ne se partage pas
a plus bernard
gilles

Bruno a dit…

Bonjour,
Et meilleurs voeux pour cette nouvelle année. Merci pour votre blog, que je regretterai. J'espère qu'il ne s'agit que d'une suspension et pas d'un arrêt définitif. J'en profite pour vous signaler qu'il serait intéressant pour sans doute un certain nombre de lecteurs de ce blog qui aiment aussi marcher, de donner plus de précisions sur les trajets que vous suivez et au final sur les avis que vous pouvez porter sur ces parcours.
Cordialement.

mes livres publiés

  • octobre 2002 Les Déserts du Monde ouvrage collectif sous la direction d'Eve Sivadjian chez Solar et Géo
  • octobre 2003 Les Montagnes du Monde ouvrage collectif sous la direction d'Eve Sivadjian chez Solar et Géo
  • février 2007 Tome I Theodore Roosevelt : l'ascension d'un homme courageux aux éditions Le Manuscrit
  • juin 2008 Tome II Theodore Roosevelt : de Santiago de Cuba à la Maison Blanche aux éditions Le Manuscrit
  • juillet 2008 Tome III Theodore Roosevelt : la présidence impériale aux éditions Le Manuscrit
  • décembre 2011 Waffle Print Amazon.com