
Edmund Burke (1729-1797)
« Rien n’est plus triste que la mort d’une illusion. »
Arthur Koestler
Si le chancelier de l’Échiquier Frederic North (1732-1792) et les parlementaires anglais avaient suivi son conseil, les Américains ne se seraient pas révoltés et le Royaume Uni n’aurait pas perdu sa plus précieuse colonie. Si l’Assemblée constituante l’avait écouté, la Terreur, la guerre totale et Napoléon auraient été épargnées au peuple français.
Quel était l’esprit lumineux à prédire ces catastrophes et qui ne fut point écouté de ses contemporains ? Il s’agit d’Edmund Burke. Cet Irlandais de naissance devint député du parti Whig à la Chambre des Communes du Royaume-Uni. Il était un conservateur avant que ce terme n’apparaisse dans le vocabulaire politique. Il croyait à la tolérance religieuse mais supportait l’église officielle anglicane.
Ami de l’économiste Adam Smith, Burke défendait la liberté commerciale (le libre-échange ou le «mondialisme» pour reprendre la dialectique des socialistes). Il déniait que le roi pût lever des taxes sans le consentement de ses sujets.
Il croyait aussi que la civilisation dépendait de la perpétuation d’une aristocratie terrienne avec sa propre représentation politique. Il était un opposant farouche de la démocratie et du suffrage universel. A propos de l’Ancien Régime (1), il disait qu’il s’agissait d’un «despotisme plus d’apparence que fondé sur la réalité d’une situation» ; d’où l’expression de «bon» roi attribué à Louis XVI. Mais la bonté ne suffit pas pour rester roi et garder sa tête… Louis XVI avait non seulement le défaut d’être faible mais aussi d’être irresponsable. Le 10 août 1792, il ordonna à sa vaillante garde suisse de déposer les armes et de se retirer dans sa caserne. Le carnage sera à l’échelle de la haine de la populace. Napoléon Bonaparte, qui fut le témoin du massacre, n’oublia pas la leçon. Le 5 octobre 1795, avec l’aide de Joachim Murat, capitaine d’artillerie, qui lui dépêcha seize canons, il fit tirer sur les partisans royalistes massés dans la rue Saint Roch.
Pour aggraver son cas, Burke déniait que la liberté pût être achevée par la révolution ou l’aventure intellectuelle de «l’esprit des lumières» cher à nos indécrottables Jacobins. Pour lui, la liberté était le produit de la tradition et de l’histoire, et ses avancées très lentes devaient être gravées dans le marbre par les institutions.
George Walker Bush, le quarante-troisième président des États-Unis, est célèbre pour sa marotte « I know better » (vous ne comprenez rien mais moi je sais !) Il s’est embarqué gaiement dans l’aventure irakienne pour établir une démocratie ex nihilo. Rappelez-vous de son arrivée triomphale, le 3 mai 2003, en tenue de pilote de chasse, à bord du porte-avions Abraham Lincoln pour sabler la fin des hostilités en Irak. On connaît la suite ! A la différence d’un Théodore Roosevelt qui avalait un livre par jour en moyenne, même pendant sa présidence, (2) George Walker Bush, qui préférait se coucher tôt pour s’adonner à son jogging matinal, n’a pas lu Burke ; pas plus que son successeur à la Maison Blanche qui persiste dans l’erreur en renforçant la présence militaire de l’OTAN en Afghanistan. On pourrait faire le même reproche à Tony Blair qui n’a pas l’excuse, comme les deux autres, de pouvoir ignorer la leçon d’un de ses grands concitoyens.
Comment ces chefs de gouvernement ou d’État ont pu croire qu’ils pouvaient fonder la démocratie dans un pays tribal et moyenâgeux ? On a vu le résultat pitoyable avec les élections à répétition et organisées, à grands frais, avec l’argent du contribuable qui n’a pas son mot à dire. Quand on est gouverné par des gens incultes et qui, de surcroît, sont mal conseillés, il faut s’attendre au pire. Je préfèrerais me tromper en prédisant le chaos avec le retrait de nos troupes en Irak ou en Afghanistan.
Plutôt que de songer à gagner la guerre, les Occidentaux devraient s’interroger sur les modalités d’une retraite. Sur l’ordre d’un Leonid Brejnev, vraiment mal inspiré, l’Afghanistan fut envahi par les troupes soviétiques le 24 décembre 1979. Mais les Soviétiques réalisèrent, le 15 février 1989, une bonne retraite après une guerre d’usure de dix ans. En revanche, les Américains s’enfuirent comme des rats avec la prise de Saïgon, le 30 avril 1975, par les troupes communistes du général Nguyen Van Toan qui les bombardaient copieusement.
Au lieu d’exporter la guerre, nos dirigeants devraient s’intéresser à la défense de leur pays envahi par les barbares. C’est le scénario de la Rome décadente. «Faut-il interdire la lapidation des femmes ou des mécréants ?» Voilà ce que l’on débattra, demain, face à un islam conquérant. Au lieu de protéger nos frontières gravement menacées par une véritable invasion en provenance du Tiers Monde, nous voulons assurer une paix impossible dans des pays qui ont toutes les raisons de nous mépriser et de nous rejeter. Non seulement l’esprit des lumières n’est pas exportable mais nous allons en crever ! Après tout, c’est le sort que l’on mérite en pratiquant la politique de l’autruche réinventée sous le vocable de political correctness.
(1) Edmund Burke : Reflexions on the Revolution in France
(2) Theodore Roosevelt, tome deux, de Santiago de Cuba à la Maison Blanche par Bernard Martoïa
3 commentaires:
Bernard Martoïa, comme Guy Millière, est un homme qui ne sera pas aimé de tous.
Tout simplement parce que bien des lecteurs n’auront pas la capacité à comprendre le sens et la profondeur de sa pensée.
Quelque soit le sujet abordé dans ses chroniques on retrouve toujours à la base l’expression à la fois simple et claire de ceux qui ont toujours observé le monde dans sa réalité et qui ont toujours travaillé pour maîtriser leur sujet.
A petites touches il nous délivre une vision pertinente de la marche de notre monde.
Conservez ses chroniques et vous verrez qu’elles s’inscriront dans la réalité de demain.
suite au commentaire de Jean, j'invite les lecteurs à lire mes deux articles consacrés à l'euro : 1er mai 1997 et 9 mars 2009
Cher Monsieur,
Citant Edmund Burke, votre article du n° 729 (19/02) évoque combien les décisions des hommes politiques, inconscients de leurs conséquences, peuvent changer le cours de l'Histoire. Bien sûr, gouverner un état est plus que jamais une lourde tâche et le
pouvoir confié électoralement à un président pour un temps limité à quelques années, ne lui laisse que peu de marge de manœuvre, compte tenu de l'état économique,
social et historique dont il a hérité de ses prédécesseurs.(1)
Vous avez fort bien évoqué le rôle exemplaire de Théodore Roosevelt (2) qui fut un grand homme d'État du plus puissant pays. Vous savez sans doute qu'il
avait été très influencé par un grand penseur français aujourd'hui méconnu chez nous :
Gustave le Bon dont les « Lois psychologiques de l'évolution des peuples » était son livre de chevet.
Si le poids de la France (1 % de la population mondiale) a plutôt régressé, son rayonnement intellectuel serait sans doute différent aujourd'hui si nos
hommes politiques avaient été plus à l'écoute de ce savant que des doctrines socialistes et leurs illusions qu'il avait si bien dénoncées il y a plus
d'un siècle.
(1)J'avais établi un diagramme sur l'évolution de la dette en France depuis 1945 que je peux vous adresser. C'est édifiant, mais il faut bien «faire avec».
(2) votre biographie (trois volumes) est difficilement accessible en librairie. Votre éditeur chez lequel j'étais passé n'en disposait pas.
Avec toute ma sympathie et mes sentiments les meilleurs.
Enregistrer un commentaire