
J’ai eu l’honneur d’être le traducteur de José Pinera lors de l’émission dont il a été l’invité, le 9 décembre 2009, sur REICHMANTV.
José Pinera est un personnage fascinant. Il comprend bien le français mais préfère s’exprimer en anglais. Il me corrige parfois dans le résumé que je fais de son exposé. Je l’observe du coin de l’œil. Il connaît toutes les ficelles du métier mais ce serait une erreur de ne s’attarder que sur la forme, comme c’est malheureusement le cas dans toutes les émissions politiques réalisées en France. C’est le contenu du message qu’il adresse aujourd’hui aux Français qui est capital - un mot choisi à dessin pour le sujet qui nous intéresse.
Si la plupart des hommes politiques français s’accrochent désespérément au pouvoir alors qu’ils n’ont aucun programme ni même d’idée intéressante à défendre, ce n’est certainement pas le cas de José Pinera. Tout semble lui réussir dans une vie bien remplie. A trente ans, il entre dans le gouvernement chilien en tant que ministre du Travail et des Retraites. Il entreprend la plus grande réforme économique jamais réalisée dans le monde : la transition d’un système de retraite par répartition vers un système par capitalisation. Le 1er mai 1981, une date symbolique pour montrer que cette réforme se fait dans l’intérêt des travailleurs, le processus est lancé. Dès les premiers mois, des millions de Chiliens optent en faveur du nouveau système de retraites par capitalisation mis en place par José Pinera. Ce grand réformateur n’avait pas encore trente-trois ans révolus…
José Pinera est né le 6 octobre 1948 à Santiago. Son père était ambassadeur aux Nations Unies à New York et son grand-père fut longtemps l’attaché culturel de l’ambassade du Chili à Paris. Grand amoureux de la France et de sa culture, son grand-père resta dix-sept ans en poste à Paris alors que la tradition, dans ce métier, est d’en changer souvent pour des raisons de sécurité nationale. Son père, qui se prénommait aussi José, fit ses études au lycée Janson de Sailly à Paris. Il ne découvrit le Chili qu’à l’âge de dix-sept ans. Bernardino Pinera, l’oncle de José, était archevêque.
Élevé dans une grande famille, originaire des Asturies en Espagne, José sut se montrer à la hauteur. Il obtint ses diplômes d’économie à l’université catholique du Chili. En 1970, alors que son pays se dotait d’un gouvernement communiste qui allait tout nationaliser sur son passage, José partit compléter ses études à la prestigieuse université américaine de Harvard. Nommé professeur assistant en 1974 à la même université, il préféra revenir au Chili, en 1975, pour enseigner à l’université catholique.
Retour à la case départ ? Pas tout à fait. Travailleur infatigable et animé d’un bon sens qui fait défaut à beaucoup de gens érudits, il publia de nombreux articles et essais en sus de huit livres. Pour la qualité de ses travaux, il obtint un grade honoraire de l’université Francisco Marroquin au Guatemala qui est, selon Milton Friedman, la meilleure université d’Amérique latine. Son activisme en faveur des thèses de l’école de Chicago le fit remarquer du pouvoir militaire qui avait renversé le gouvernement de Salvador Allende. En 1978, il entre au gouvernement alors qu’il n’avait pas encore trente ans.
José Pinera tenta de convaincre ses nouveaux collègues du gouvernement de l’importance d’une réforme des pensions. Face à ses exhortations, on lui répondait sans cesse : "Oui, d’accord : mais si ce problème a pu attendre trente ans, sans doute peut-on le laisser encore une semaine, un mois, voire une année ?» (1) Il mûrit son projet qu’il remit sur la table à l’occasion du 1er mai 1980. Dans un unisson rare, les forces de droite et de gauche firent barrage : «Touche pas à nos droits acquis !»
Le chef de l’État convoqua Pinera pour lui dire qu’il fallait suspendre son projet en attendant un moment plus propice. Le gouvernement chilien avait une autre priorité : la nouvelle constitution du pays devait être approuvée par référendum. Le 11 août 1980, elle fut plébiscitée par le peuple chilien. Ayant à l’esprit Churchill, «Il ne faut jamais, jamais, jamais abandonner le combat», Pinera s’empressa, le lendemain de ce référendum historique, de prendre rendez-vous avec le chef de l’État. Insistant sur le fait qu’il fallait profiter de l’euphorie du moment pour mettre en œuvre la réforme des pensions, il obtint le feu vert. Pinera, qui n’attendait que cela, appuya à fond sur la pédale de l’accélérateur. Avec ses collaborateurs, il élabora le projet de loi dans ses moindres détails. Il fit voter la loi par le parlement chilien, le 4 novembre 1980, qui coïncidait avec l’élection de Ronald Reagan aux États-Unis. Heureux présage! La réforme fut introduite le 1er mai 1981. Six mois étaient considérés une gageure, pour faire sortir du néant des fonds de pension et des autorités de régulation, mais il y parvint car il avait tout réfléchi avant le feu vert du président.
Aujourd’hui, 95 % des Chiliens disposent d’un compte personnel d’épargne retraite. Prudent et ne voulant pas soulever des espoirs infondés, Pinera avait misé sur un rendement annuel de 4 % de l'épargne retraite : il est de 9 %. Les irréductibles se contenteront, pour leur part, d’une maigre pension par répartition quand sonnera, pour eux seulement, l’heure de la retraite couperet. Après tout, c’est le choix qu’ils ont fait. Les autres pourront choisir, à leur guise, le départ en fonction de leurs intérêts. Rien ne vaut la liberté !
La masse d’argent collecté par les fonds de pension chiliens par capitalisation représente 80 % du PNB du pays. Avec cette épargne abondante, l’économie chilienne est sur un rythme de croissance de 7 % par an depuis 1980, exactement comme l’avait prévu Pinera. Cerise sur le gâteau, le Chili n’a ni dette extérieure, ni dette intérieure. De leur côté, les pays européens qui ont choisi la voie du socialisme, croulent sous des montagnes de dettes. Au cours de l’émission télévisée, José Pinera brandit la couverture du Figaro montrant l’Acropole. La Grèce est la première à monter dans la charrette des condamnés : l’agence de notation Fitch a dégradé sa note à BBB+. L’Espagne a reçu un avertissement de ces mêmes agences de notation.
José Pinera est sincère dans son désir d’offrir ses conseils aux gouvernements qui le désirent. Je me désole que le pays, qu’il aime le plus après le sien, ait toujours refusé de le consulter. Après le succès de ses réformes qui ont redonné la liberté à ses concitoyens, José Pinera n’a pas cherché, comme tant d’autres politiciens, à se cramponner au pouvoir. Il l’a quitté quand il s’est assuré que sa grande réforme ne pourrait être remise en cause par la gauche lorsqu’elle retournerait, un jour, au pouvoir. C’est bien ce qui s’est passé en 1990. Malgré quatre alternances, le système de capitalisation des retraites a survécu et prospéré. Comme me le disait Claude Reichman quand il m’a invité à l’émission, José Pinera a une vision compréhensible pour tout le monde de la réforme qu’il a proposée au peuple chilien. C’est pourquoi elle a autant de succès dans le monde. A ce jour, trente pays l’ont adoptée.
Pinera se considère comme un missionnaire qui prêche la bonne parole à ceux qui veulent bien l’entendre. Grâce à lui, des millions de ménages à travers le monde vont bénéficier d’une retraite décente. Si nous avons été privés de ses conseils, c’est parce que les énarques qui nous gouvernent ne veulent surtout pas nous accorder de liberté. Leur pouvoir repose sur une forte fiscalité et une redistribution de la richesse non pas envers ceux qui en auraient réellement besoin (ce serait trop beau) mais envers les plus hargneux, hier les communistes, aujourd’hui les verts, demain les islamistes…
L’euphorie de José contrastait avec notre pessimisme pendant l’émission. Et pour cause ! L’avenir de son pays est radieux alors que le nôtre est sombre. Avec un président de la République omnipotent mais incapable de tracer un sillon droit dans le champ qu’il est censé labourer, on ne saurait espérer une bonne récolte.
En mai 2008, Richard Rahn, le président de l’Institute for Global Economic Growth, écrivit dans les colonnes du Washington Post : « Si on vous demande de nommer la personne qui a offert la richesse et la sécurité au plus grand nombre à travers le monde, que répondriez-vous ? Beaucoup d’entre vous diraient que c’est Otto von Bismarck, qui a introduit en 1885 le premier système de sécurité sociale qui a servi de modèle aux États-Unis et à de nombreux autres pays. Non, Bismarck n’est pas la bonne réponse. La réponse est José Pinera. »
(1) « Le Taureau par les cornes : comment résoudre la crise des retraites » de José Pinera aux Éditions de l’Institut Charles Coquelin.
2 commentaires:
Bonjour M. Martoïa,
Et bravo pour cette émission très instructive et aux antipodes de la pensée unique qui sévit sous nos latitudes! Je me suis régalé et vous en remercie comme M. Reichmann dont j'admire l'opiniâtreté!
Au plaisir de vous prochainement à nouveau, en espérant que le ciel ne nous tombera pas sur la tête...
Bonjour,
L'article, loin d'être totalement inintéressant, a été bien travaillé... surtout pour y glisser quelques mensonges (ou omissions).
On notera les efforts consacrés pour éviter les mots "dictature militaire" ou le nom "Pinochet", qui a octroyé tant de pouvoir politique à José Piñera, et tant d'argent à son petit frère...
A l'opposé, vous nommez le gouvernement [démocratiquement élu] d'Allende de "communiste" (très certainement avec une dose de mépris), alors qu'il s'agissait d'une coalition allant des sociaux-démocrates (centre gauche) aux communistes (gauche). Vous insistez sur le fait que ce gouvernement a "tout nationalisé", pas tout, mais un certains nombre d'entreprises, il est vrai. D'ailleurs certaines d'entre elles, et notamment la Codelco (cuivre) et de l'Enap (pétrole) n’ont pas pour autant été (re)privatisées par les Chicago Boys en 17 ans de pouvoir, c’est que donc le bilan de ces entreprises nationales ne devaient pas être si négatif et préjudiciable à l’économie et à la croissance.
Justement à propos de croissance, vous dites qu’il est « de 7 % par an depuis 1980 » ; totalement FAUX ! Il a été un peu supérieur à 7 % entre 1973 et 1981, oui. Mais dès 1981-1982 il a chuté de 15 %. Et aujourd’hui le Chili espère pour 2010 avoir une croissance de 2,6 %, bien loin des 7 % donc… Bien loin des 7 % aussi, le taux de chômage qui est passé de 4,8% en 1973 à 31% en 1983. La crise de 1982-1983 a fait connaître au Chili sa pire récession depuis les années 1930, ce qui a d’ailleurs valu au « Chicago Boy » Sergio de Castro d’être congédié de son poste de Ministre des Finances. Il y a donc certains faits à relativiser !
Dommage d’avoir recours au mensonge pour défendre une idéologie (politique, économique ou autre) ; cela a plutôt tendance à discréditer le discours qu’autre chose (« pourquoi diable mentir si cela est si idyllique ? » pouvons-nous nous demander. L’histoire, au même titre que l’économie, est une science dont l’utilisation exige une remise en contexte, et certainement pas des omissions aussi importantes ; auquel cas cela devient de la propagande (dans le sens de modifier la réalité des faits pour interférer sur la perception (de cette réalité) des individus dans le but de leur faire adhérer à ses propres opinions).
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