mercredi 4 mars 2009

Mendocino


1er octobre 2004, la côte californienne à la hauteur de Fort Ross

Comme d’habitude, je me réveille à l’aube et comme tout est fermé, je prends mon petit déjeuner dans la chambre. A 7h30, je démarre sous un ciel bas. Depuis que j’ai quitté la côte à Eureka, j’ai hâte de revoir le Pacifique. Je l’ai manqué sur une centaine de miles. Cette portion de la côte qui échappe miraculeusement à la circulation automobile est surnommée "Lost Coast." Elle n’est pas perdue pour tout le monde. J’envisage, un jour, de parcourir à pied ce petit paradis.

Le cap Mendocino est le point le plus avancé à l’Ouest des États-Unis avec une longitude de 124° 24’. A l’opposé, le cap West Quoddy, dans le Maine, est le point le plus à l’Est du pays avec une longitude de 66° 57’. A titre de comparaison, le méridien de Greenwich (qui est la base de la cartographie) traverse la France à la hauteur de Villiers sur Mer.

A Leggett, je quitte la sécurisante Highway 101 et m’engage sur une route secondaire pour rejoindre la mer. Cette route étroite et extrêmement tortueuse n’est autre que la Highway one ! Elle fut ouverte à la circulation en 1919. Quand le réseau du pays devint trop compliqué à gérer, une association (American Association of State Highway and Transportation Officers) instaura la numérologie. En 1934, cette route décrocha l’honneur d’être la première du vaste réseau routier du pays. Si les chiffres ne font pas rêver les foules, une y est parvenue. Il s’agit de la route 66. Longue de 3940 kilomètres, elle relie Chicago à Los Angeles. Elle est surnommée la route de Will Rogers après l’humoriste qui, dans ses sketches, l’appelait alternativement « Main Street of America » ou « Mother Road. »

Ma vitesse tombe à 30km/h. De temps à autre une biche traverse la route. La montagne côtière baigne dans une humidité permanente qui explique la densité exceptionnelle de la végétation.

Alors que je parviens au col de la montagne, la jauge d’essence clignote. Ne connaissant pas la réserve de cette voiture de location, je commence à m’inquiéter. Où se trouve la prochaine pompe à essence sur cette route déserte ? Pris de doute, j’économise le carburant en évitant d’appuyer sur la pédale de l’accélérateur. Le temps me paraît interminable. La jauge ne clignote plus ; elle est rouge en permanence. Dans une nappe de brouillard, je rejoins la côte où je ne roule plus qu’à 20km/h pour économiser les dernières gouttes d’essence. Soudain, je vois un panneau annonçant une pompe à essence à Rockport. Eureka ! Enfin presque... A l’approche du bourg, le moteur cale. J’effectue le dernier mile en roule libre.

La pompe à essence de Rockport est probablement l’une des plus anciennes du pays. Le vendeur est accoutré comme dans les années trente. Il porte un chapeau noir en feutre, une veste grise élimée, un pantalon en velours et de grosses chaussures en cuir. Je me croirais en compagnie de John Steinbeck lorsqu’il décrit la migration des Oakies (les fermiers ruinés de l’Oklahoma) vers la mythique Californie dans son livre Les Raisins de la Colère. 

« Je ne vous ai pas entendu arriver », dit-il en souriant.
« Je suis tombé en panne d’essence à un mile. Je n’ai pas vu de pompe depuis Garberville. »
« Vous avez eu de la chance » répond-il alors qu’il actionne la vieille pompe « il m’arrive d’aller en dépanner», ajoute-t-il alors que l’air refoulé gargouille dans le réservoir vide.
Je vois dans un champ une dépanneuse qui date des années cinquante.
« Elle marche encore bien » dit-il en suivant mon regard dubitatif.

Ce bourg est un ancien port de pêcheurs à la baleine dans une anse de la côte abrupte. On ne voit pas le sommet de la montagne adossée à la mer. Je traverse au plus vite l’agglomération de Fort Braggs. C’est la ville américaine type avec plein d’affiches publicitaires hideuses sur un long boulevard. J’exècre cette société de consommation.

Dix miles plus loin se présente Mendocino qui a conservé son cachet touristique. C’est la Mecque des artistes californiens. Galeries d’art, cafés, restaurants, antiquaires et boutiques de souvenir abondent. Pour la rendre encore plus attractive, elle est interdite à la circulation automobile. Elle attire une clientèle qui vient de très loin. Certains n’hésitent pas à venir de San Francisco pour une journée.

A un cyber café, je consulte ma messagerie. J’aimerais voir si mon compte courant n’est pas trop dans le rouge mais je ne me rappelle plus comment y accéder en ligne.

Je m’arrête à l’hôtel Mendocino. Construit en 1878, c’est un bijou de l’ère victorienne. Tout le mobilier date du XIX Siècle. Je visite le parloir à la moquette rouge épaisse. Installé dans un fauteuil, je feuillette la gazette de Mendocino. Ne pouvant pas me concentrer sur ma lecture, je regarde le défilé des femmes élégantes qui se rendent au salon de thé. Je ne m’attarde pas dans l’établissement car je crains de succomber à son charme rétro. Dans ma tête défilent les bons souvenirs d’un séjour que j’ai effectué dans cette villégiature au cours de l’été 1999.

Poursuivant ma route, je voudrais revoir un village qui me tient à cœur. Navarro est une bourgade sur la rivière du même nom. C’était le nom de mes feux grands parents espagnols. Je décide d’y retourner pour prendre une photo du panneau d’entrée de la ville et d’en faire cadeau à ma mère qui, je l’imagine, sera ravie de cette attention.

La côte est déchiquetée à Mendocino. Cela explique son succès auprès des touristes. Des dizaines d’îlots rocheux sont battus par les vagues. La route passe sous un viaduc en bois qui enjambe la Little River. Puis après une colline, la route descend en deux lacets sur la rivière Navarro.

Je m’arrête pour pique-niquer au bord de la mer. Le parking donne sur la plage. Je marche dans un dédale de bois mort rejeté par la marée. Je suis déçu que la rivière ne coule plus jusqu’à la mer. Ses eaux basses s’infiltrent dans le cordon de sable qui ferme la mer. Les eaux du lagon sont refoulées à trois kilomètres à l’intérieur des terres.

Il y a dix ans, je m’étais amusé à me laisser entraîner au large par le courant de la rivière qui se frayait un canal large de trois mètres à peine sur la plage. La température de l’eau ne dépassant pas 13°C en été, ma baignade fut un plaisir fugace dans le Pacifique.

La plage est déserte aujourd’hui. Un amas de billots me protège du vent. Je suis loin des plages encombrées de la Méditerranée. Des goélands s’enhardissent. Je leur jette de la mie de pain. C’est une erreur. Loin de calmer leur appétit, j’ai déchaîné une tempête. D’autres oiseaux veulent aussi leur part du festin. Ils se battent pour avoir une miette. Leurs cris perçants m’assourdissent. Je m’enfuis en courant sous une nuée d’oiseaux. A la voiture, je retrouve le calme.

Le climat change sur la route de Navarro. A la sortie d'une forêt de séquoias géants, un soleil généreux inonde la vallée. Je m’arrête pour prendre en photo le panneau de la ville. Puis je fais demi-tour.

Je connais cette route qui donne sur la vallée d’Anderson qui est l’un des grands vignobles de Californie. Après le passage d’un petit col s’ouvre cette vallée prisée des amoureux du vin. Le premier vignoble est celui de la maison Louis Roehderer. En raison du climat fluctuant entre brouillard et soleil, Jean Claude Rouzaud a acheté 580 acres en 1982. Même si l’appellation Champagne est interdite, la qualité de ce vin mousseux californien vaut celle d’un vrai Champagne. Je l’ai apprécié lors d’une dégustation en 1999.

De retour sur la côte, je file en direction d’une autre rivière qui ne manque pas d’intérêt. L’embouchure de la rivière russe a été choisie par une colonie de phoques. Armé de mon appareil photo, je m’approche silencieusement de la colonie qui dort sur la rive opposée. Comme à l’embouchure de la rivière Klamath, ils sont entourés de pélicans. Bien que tout les oppose, les uns sont silencieux, les autres bruyants, ces deux espèces semblent vivre en harmonie. En fait, toutes deux se nourrissent du saumon qui transite entre le Pacifique et la rivière. Je respecte leur tranquillité en me tenant à distance.

Le brouillard s’est déchiré. La colline de paille dorée contraste avec l’azur du ciel. C’est l’un des endroits les plus photographiés de la planète. Je passe un bon moment à observer les oiseaux. Les phoques sont moins intéressants quand ils dorment. Parfois un mâle anxieux se soulève et lance un cri rauque pour repousser un éventuel concurrent.

Dans une anse du lagon émeraude est fiché un gros bloc de granite gris. Le sommet couvert d’une mousse jaune est ceinturé par un bandeau rouge.

Est-ce ici que Sir Francis Drake aurait trouvé un bon mouillage ? Le grand navigateur aurait accosté le 17 juin 1579, quelque part au nord du territoire revendiqué par les Espagnols. Il y serait resté le temps de réparer ses vaisseaux et de se ravitailler pour entamer une traversée périlleuse du Pacifique. Le nom de Nouvelle Albion qu’il lui a laissé indique une côte crayeuse. Il s’en trouve une dans la péninsule de Reyes, au Sud de la rivière russe.

La location exacte fut un secret bien gardé. Plusieurs cartes de Drake furent falsifiées à cet effet. Mais les rapports comprenant croquis, peintures et graphes disparurent dans l’incendie de Whitehall Palace en 1698. Aussi le débarquement de Drake en Californie restera à jamais un mystère.

Ce qui, en revanche, ne fait pas de doute est sa circumnavigation du globe qu’il acheva en 1580. Il était le second marin à réaliser cet exploit après Juan Sebastian Elcano en 1522. Des 237 marins qui embarquèrent à bord de cinq navires, seulement 18 d’entre eux achevèrent le voyage, trois ans plus tard, en Espagne. Les autres périrent lors de cette terrible traversée, y compris leur chef, Ferdinand Magellan, qui fut tué à la bataille de Mactan.

Lors de cette bataille, 48 soldats espagnols osèrent défier les indigènes philippins qui étaient environ 1500. Magellan se bâtit comme un lion avant de succomber à la multitude de ses assaillants.